Souveraineté économique et RSE : pourquoi deux universitaires plaident pour un nouveau pilier du développement durable
Et si la RSE ne pouvait rien changer sans souveraineté économique ? C'est la thèse de Philippe Jourdan et Jean-Claude Pacitto, deux universitaires français. Un essai qui bouscule les certitudes, à l'heure où la France peine à réindustrialiser ses territoires.

Peut-on protéger l’environnement quand on dépend de la Chine pour 100 % de ses terres rares ? Peut-on défendre les droits sociaux quand 80 % des principes actifs pharmaceutiques sont fabriqués en Asie ? Deux universitaires français répondent non, et proposent de repenser la responsabilité des entreprises de fond en comble.
Un essai qui bouscule la doxa de la RSE
Philippe Jourdan, professeur à l’IAE Paris-Est et diplômé de HEC et de l’IHEDN, et Jean-Claude Pacitto, maître de conférences à l’université Paris-Est, ont publié fin 2023 un essai au titre explicite : La RSE impactée par la souveraineté économique : enjeux et perspectives. Le général Benoît Durieux, directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), en signe la préface. Le parrainage n’est pas anodin : il signale que le sujet dépasse largement le cadre de la gestion d’entreprise pour toucher à la sécurité nationale.
La thèse est limpide. Depuis les années 1950, la responsabilité sociale des entreprises (RSE) s’est diluée dans une « plasticité déconcertante », passant d’un engagement éthique à une « boîte à outils prescriptive » où chacun pioche selon ses priorités. Les auteurs constatent une sur-focalisation sur les enjeux environnementaux et sur des thématiques sociétales importées du monde anglo-saxon, au détriment des réalités sociales concrètes : fractures territoriales, désindustrialisation, blocage de la mobilité sociale.
La dépendance française mise à nu
L’ouvrage s’appuie sur des données massives pour documenter l’ampleur de la perte de souveraineté. Le rapport sénatorial de 2022 sur la souveraineté économique, abondamment cité, révèle que 40 % des intrants de l’industrie française sont désormais importés, contre 29 % il y a vingt ans. Le déficit commercial a atteint 163,6 milliards d’euros en 2022. Dans l’agroalimentaire, la France exporte ses pommes de terre mais importe ses chips ; elle reste une puissance laitière mais achète ses machines à traire à l’étranger, avec un déficit de 60 millions d’euros sur ce seul poste.
Le constat a de quoi faire bondir. Jourdan et Pacitto citent les propos de François Bayrou, alors haut-commissaire au Plan, qui déclarait devant le Sénat que « la réindustrialisation de la France doit devenir une obsession nationale ». Le mot « obsession » n’est pas de trop quand on sait que le pays a perdu près de deux millions d’emplois industriels en trente ans.
La souveraineté, nouveau pilier de la RSE
Les auteurs proposent une définition claire de la souveraineté économique, qu’ils distinguent soigneusement de l’autarcie : c’est « la capacité à prendre des engagements et à les assumer sans dépendre d’autrui et en s’organisant librement ». Ils ne plaident pas pour un repli national mais pour la réduction des vulnérabilités qui empêchent les entreprises et les États d’agir conformément à leurs propres priorités.
De là découle un raisonnement en trois temps. D’abord, la souveraineté protège les droits sociaux : l’éclatement des chaînes de valeur a précipité le déclassement de catégories entières de travailleurs. Ensuite, elle contribue à la protection de l’environnement : relocaliser la production, c’est aussi réduire l’empreinte carbone de transports intercontinentaux et mettre fin à l’externalisation de la pollution dans des « havres » moins réglementés. Enfin, elle s’ancre dans les territoires : on ne peut pas parler de développement durable quand des bassins d’emploi entiers sont vidés de leur substance productive.
Un contexte politique qui donne raison à la thèse
Deux ans et demi après la publication de l’essai, le contexte leur donne plutôt raison. Le baromètre industriel publié en mars 2026 par la Direction générale des entreprises affiche un solde positif de +19 ouvertures nettes d’usines en 2025, porté essentiellement par les extensions de sites existants. Depuis 2022, plus de 400 usines ont été ouvertes ou étendues, générant environ 130 000 emplois. Le plan France 2030, doté de 54 milliards d’euros, vient de lancer un cinquième axe régionalisé dédié à la modernisation des PME et ETI industrielles, avec un premier déploiement en Grand Est début juillet 2026.
Reste que la dynamique de désindustrialisation n’a pas été inversée. « Quelques années d’état de grâce mais la dynamique de désindustrialisation a repris », résumait début 2026 le haut fonctionnaire Louis-Samuel Pilcer. Les secteurs traditionnels (transport, chimie, métallurgie) restent en solde négatif, et la France manque d’au moins 10 000 ingénieurs par an pour soutenir l’effort.
L’Europe entre ambition et recul
Parallèlement, l’Europe a assoupli ses propres exigences en matière de reporting de durabilité. La directive Omnibus, adoptée le 24 février 2026, a relevé les seuils de la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) à 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires, réduisant d’environ 80 % le nombre d’entreprises concernées. Les points de données obligatoires ont été réduits de plus de moitié. La Plateforme RSE, installée auprès du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, a déployé sa feuille de route 2024-2026 en renforçant ses liens avec le ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique.
Ce double mouvement, réindustrialisation amorcée d’un côté, allègement des obligations RSE de l’autre, illustre précisément le paradoxe que pointent Jourdan et Pacitto. On ne peut pas exiger des entreprises qu’elles soient vertueuses si on ne leur redonne pas les moyens d’agir. Mais assouplir les contraintes sans reconstruire la souveraineté revient à renoncer à toute ambition transformatrice.
Ce que pensent les Français
L’opinion publique semble avoir tranché. Selon un sondage Promise Consulting de 2022, cité dans l’ouvrage, la relocalisation de la production sur le territoire national arrive au deuxième rang des attentes RSE des Français (47 %), juste derrière la lutte contre la pollution et le gaspillage (48 %). L’autonomie industrielle se classe quatrième (40 %), devant la lutte contre le réchauffement climatique (37 %). En 2026, le baromètre de l’ADEME confirme que les urgences sociales (prix, emploi, sécurité) coexistent avec la préoccupation environnementale sans l’effacer.
Le prochain jalon sera la transposition en droit français de la directive Omnibus, attendue avant mars 2027. Un exercice délicat : la France, qui avait transposé la CSRD dès fin 2023, va devoir « détricoter » son propre dispositif. Quant à la souveraineté économique comme pilier de la RSE, elle reste pour l’instant une proposition universitaire. Mais si les crises continuent de prouver que la dépendance coûte plus cher que l’ambition, elle pourrait finir par s’imposer dans les textes.



