Aller au contenu
ACTUALITé NATIONALE

Tereos plonge dans le rouge avec 590 millions de pertes : pourquoi le deuxième sucrier mondial paie le prix du marché européen

Le géant coopératif français Tereos affiche une perte nette de 590 millions d'euros sur 2025-2026. En cause, l'effondrement des prix du sucre et la surproduction mondiale. Pour les betteraviers, les conséquences sont déjà concrètes.

Combien vaut un kilo de sucre quand le monde en produit trop ? Pour les 10 300 agriculteurs coopérateurs de Tereos, la réponse se lit désormais dans les comptes annuels publiés ce 28 mai : le deuxième sucrier mondial affiche une perte nette de 590 millions d’euros sur son exercice 2025-2026, contre un bénéfice de 131 millions un an plus tôt.

Le plongeon est spectaculaire. Mais il ne tombe pas du ciel. Depuis deux ans, les cours mondiaux du sucre dévissent, les surfaces de betteraves fondent en Europe, et les industriels du secteur encaissent les uns après les autres le retournement d’un cycle qui les avait portés à des sommets historiques entre 2022 et 2024.

Un EBITDA divisé par deux, une dette qui stagne

Les chiffres sont sans ambiguïté. Le chiffre d’affaires de Tereos recule de 13,5 % sur l’exercice (avril 2025 – mars 2026), à 5,13 milliards d’euros. L’EBITDA, qui mesure la rentabilité opérationnelle, chute de 48 %, passant de 801 à 416 millions d’euros. Le résultat opérationnel récurrent tombe à 29 millions, contre 405 millions l’année précédente.

Sur les 590 millions de pertes nettes, 499 millions correspondent à des dépréciations comptables (goodwill et actifs corporels), principalement sur l’activité Sucre France. Il s’agit d’écritures non cash, c’est-à-dire qu’elles n’entraînent pas de sortie de trésorerie immédiate. Reste que, même en les retirant, le groupe demeure dans le rouge.

La dette nette se stabilise à 2,255 milliards d’euros, contre 2,220 milliards un an plus tôt. Le ratio d’endettement grimpe à 5,4 fois l’EBITDA, un niveau élevé, même s’il reste en dessous du pic de 6 fois que la direction avait anticipé en novembre 2025. Pour contenir ce levier, Tereos a taillé dans ses investissements (344 millions d’euros, soit 111 millions de moins que l’an passé) et accéléré ses cessions d’actifs, pour 206 millions d’euros sur l’exercice.

Le sucre européen en pleine dépression

Le principal coupable est identifié : le prix du sucre. Sur le marché mondial, les cours ont reculé de 33 % en un an. Le sucre brut coté à New York (référence NY11) est passé de 19,4 cents la livre en avril 2025 à 15,3 cents en mars 2026. En Europe, la dégringolade atteint 38 % en deux ans, selon les données de la Commission européenne, avec un prix qui a glissé de 540 euros la tonne en avril 2025 à 510 euros en mars 2026.

Pourquoi une telle chute ? L’Organisation internationale du sucre (ISO) a relevé sa prévision d’excédent mondial pour la campagne 2025-2026 à 2,2 millions de tonnes, portée par une production record de 182 millions de tonnes. La hausse vient principalement d’Asie : l’Inde, la Thaïlande, la Chine et le Pakistan ont ajouté ensemble 6,7 millions de tonnes par rapport à la campagne précédente. En Europe, des rendements exceptionnels ont compensé la réduction de 11 % des surfaces cultivées, maintenant la production à 17,1 millions de tonnes.

À cela s’ajoute un euro renforcé face au dollar, qui pèse sur les prix d’importation et donc sur les marges des producteurs européens.

Des betteraviers pris en tenaille

Pour les planteurs de betteraves, la traduction est directe. Tereos a annoncé en novembre 2025 un prix provisoire de 32,53 euros la tonne pour la campagne 2025-2026, soit environ 5 euros de moins que l’année précédente, et très loin des 50 euros atteints en 2023-2024. La rémunération définitive sera communiquée en juin 2026, après réunion de la commission de répartition de la valeur.

Franck Sander, président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), auditionné à l’Assemblée nationale en mars 2026, a alerté sur l’érosion des surfaces : 370 000 hectares en 2026, contre 470 000 en 2017. Les charges ont bondi de 32 % en cinq ans, les moyens de lutte contre la jaunisse virale restent incertains, et la concurrence des céréales guette. Saint Louis Sucre, filiale française de Südzucker, a de son côté annoncé une réduction de 25 % de ses surfaces contractualisées pour 2026-2027.

Tereos n’est d’ailleurs pas seul dans la tourmente. Le numéro un mondial Südzucker et le français Cristal Union affichent eux aussi des résultats en forte baisse, directement corrélés à l’effondrement des cours et à la surproduction européenne.

Décarbonation maintenue, cessions accélérées

Face à ce bas de cycle, la direction de Tereos met en avant sa discipline financière et refuse de sacrifier sa stratégie de long terme. En quatre ans, 32 projets industriels de décarbonation ont été réalisés pour 185 millions d’euros investis, contribuant à une baisse de 16 % des émissions de CO2. À Boiry, dans le Pas-de-Calais, une nouvelle tour de diffusion de 50 millions d’euros doit réduire les émissions du site de 45 % en quatre ans. À Nesle, dans la Somme, 44 millions ont été injectés pour moderniser le moulin de l’amidonnerie et diviser par deux sa consommation électrique.

Olivier Leducq, directeur général, assure que le groupe ne subit pas le bas de cycle mais agit. Le plan de performance industrielle engagé depuis trois ans a déjà généré 80 millions d’euros de gains dans les usines. Tereos a aussi cédé son usine brésilienne d’Andrade en mars 2026 et vendu sa participation de 40 % dans une société sucrière en Tanzanie et au Kenya, dans le cadre d’un recentrage engagé depuis 2021.

Des perspectives prudentes pour 2026-2027

Pour le prochain exercice, Tereos prévoit un EBITDA compris entre 275 et 350 millions d’euros, en recul par rapport aux 416 millions de 2025-2026. La baisse viendrait principalement de la division Sucre International, pénalisée par un marché mondial qui reste déprimé depuis douze mois. Sur les marchés européens, le groupe retient l’hypothèse prudente d’une stabilité des prix.

La dette nette devrait se maintenir entre 2,2 et 2,4 milliards d’euros, avec une enveloppe d’investissements fortement réduite et la poursuite des cessions d’actifs non stratégiques. Tereos vise un retour à un levier d’endettement autour de 3 fois l’EBITDA courant 2028, à condition que les conditions de marché s’améliorent progressivement à partir de 2027.

La campagne de commercialisation 2026-2027 du sucre en Europe sera déterminante. Trois facteurs devront être surveillés de près : l’évolution des surfaces de betteraves chez l’ensemble des producteurs européens, les rendements de la prochaine campagne, et le niveau des stocks. La nouvelle réduction des surfaces estimée entre 7 et 8 % pourrait, cette fois, ramener le marché en déficit et enclencher un rééquilibrage des prix. Pour les 10 300 coopérateurs de Tereos comme pour l’ensemble de la filière betteravière française, c’est le scénario qui permettrait de desserrer l’étau.

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.