Travail du 1er mai : le Sénat ouvre une exception encadrée, mais le vote des députés peut encore tout bloquer
Le Sénat a adopté un texte qui autorise, sous conditions, des salariés volontaires de boulangers et fleuristes à travailler le 1er mai. Le débat se déplace à l’Assemblée, où la bataille politique s’annonce plus serrée.

Un jour férié, mais pas un jour comme les autres
Le 1er mai, beaucoup de Français ne travaillent pas. Pour les boulangers et les fleuristes, la question est plus sensible : peut-on ouvrir, et surtout faire venir des salariés ce jour-là ? Le Sénat a répondu oui à cette possibilité, en adoptant le 16 juin 2026 un projet de loi qui vise à encadrer le travail des salariés volontaires dans ces deux professions.
Le débat n’est pas seulement technique. Il touche à un symbole du droit du travail français : l’article L3133-4 du code du travail prévoit que « le 1er mai est jour férié et chômé ». En clair, ce jour-là est protégé plus fortement que les autres jours fériés. Le gouvernement a donc choisi de déposer un texte spécifique plutôt que de laisser la situation se régler au cas par cas.
Ce que prévoit le texte
Le projet de loi adopté au Sénat doit permettre aux boulangers-pâtissiers artisanaux et aux artisans fleuristes de faire travailler des salariés volontaires le 1er mai, à condition qu’un accord de branche fixe les règles du volontariat et de la rémunération. Le dossier législatif du Sénat précise que le texte a été déposé le 29 avril 2026, examiné en première lecture le 16 juin, puis transmis à l’Assemblée nationale le 17 juin 2026.
Au Sénat, le texte a été adopté sans modification par 229 voix contre 110. Cette majorité montre que le sujet ne divise pas seulement gauche et droite sur une ligne classique. Il oppose aussi deux visions du travail le 1er mai : d’un côté, une dérogation ciblée au nom de la pratique commerciale ; de l’autre, la défense d’un jour protégé qui ne doit pas bouger.
Le gouvernement met en avant une logique de sécurisation juridique. Le site officiel d’Entreprendre Service Public rappelle que le 1er mai est en principe obligatoirement chômé, mais que certains établissements dont la continuité est indispensable échappent à cette règle. Le même texte précise aussi que, lorsqu’un salarié travaille ce jour-là, sa rémunération est doublée.
Qui gagne quoi dans cette réforme
Pour les artisans concernés, l’enjeu est simple : pouvoir ouvrir sans fragiliser leur activité. Les boulangers vivent souvent sur des marges serrées, avec des pics de demande très tôt le matin. Les fleuristes, eux, subissent un pic très net autour des fêtes et du muguet du 1er mai. Dans ces métiers, une journée fermée peut représenter une perte de chiffre d’affaires immédiate.
Pour les salariés, le sujet est différent. Le texte ne crée pas un droit général à travailler le 1er mai. Il ouvre une dérogation limitée, mais il remet malgré tout en circulation une question centrale : un volontariat est-il vraiment libre dans une petite entreprise, quand le rapport de force entre employeur et salarié reste très déséquilibré ? C’est précisément l’objection formulée par les syndicats, qui rappellent qu’un salarié peut difficilement refuser une demande récurrente sans craindre pour la suite.
Le Sénat, lui, s’appuie sur l’idée qu’une branche professionnelle peut fixer un cadre plus protecteur qu’une simple tolérance informelle. Le rapport parlementaire souligne que le 1er mai a longtemps connu des interprétations souples, avant qu’une décision de justice de 2006 n’impose une lecture plus stricte des dérogations. Depuis, l’incertitude juridique s’est accrue.
Autre point sensible : les petits commerces et les grandes enseignes. Les syndicats disent craindre qu’une dérogation limitée aux boulangers et aux fleuristes ouvre une brèche plus large. Ils estiment que de grands groupes pourraient chercher à profiter de la catégorie « artisanale », notamment via des découpages juridiques, et obtenir à terme un avantage commercial. Cette crainte n’est pas un fait établi, mais elle pèse fortement dans l’argumentaire syndical.
Une bataille politique très encadrée
La gauche sénatoriale a voté contre le texte et parle d’une remise en cause d’une « conquête sociale historique ». Les groupes socialiste, communiste et écologiste ont dénoncé une « brèche dans le droit du travail ». Leur ligne est claire : le 1er mai n’est pas un jour férié comme les autres, parce qu’il incarne une protection collective arrachée de longue date.
À l’inverse, les défenseurs du texte invoquent un droit ciblé. Pour le Sénat, il ne s’agit pas de généraliser le travail le 1er mai, mais de donner une base légale à une pratique limitée et encadrée, avec accord de branche et volontariat. L’objectif affiché est d’éviter le flou qui existe depuis les contrôles de l’inspection du travail et les débats récurrents sur les commerces qui ouvrent déjà ce jour-là.
La controverse dépasse le seul monde parlementaire. Début mai, huit organisations syndicales, dont la CFDT, la CGT, FO, la CFE-CGC, la CFTC, l’UNSA, Solidaires et la FSU, ont demandé aux parlementaires de rejeter le texte. De leur côté, des organisations patronales de proximité comme l’U2P défendent l’idée que certains métiers de bouche et de service devraient pouvoir faire travailler des salariés volontaires, avec rémunération doublée et accord préalable.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue à l’Assemblée nationale. Le dossier du Sénat indique une première lecture prévue le 17 juin 2026 à l’Assemblée, ce qui place le débat au cœur de l’agenda parlementaire immédiat. Le texte peut encore être modifié, durci ou abandonné dans la navette.
Ce sera le vrai test politique du projet. Si les députés confirment la version du Sénat, la dérogation au 1er mai pour les boulangers et les fleuristes deviendra un précédent. S’ils la rejettent, le gouvernement devra choisir entre revenir à la charge ou enterrer le dossier. Dans un cas comme dans l’autre, la question de fond restera la même : jusqu’où peut-on aménager un jour férié qui incarne, en France, bien plus qu’un simple repos ?



