Aller au contenu
ANALYSES & OPINIONS Le passage au privé

Après Viginum, le passage au privé relance le débat sur la protection démocratique face aux manipulations en ligne

Le dirigeant de Viginum va rejoindre Havas pour créer une agence dédiée aux ingérences numériques. Ce départ, à l’approche de la présidentielle de 2027, pose des questions sur la déontologie et la coopération public-privé.

Réunion de commission parlementaire française sur les ingérences numériques, avec micros, dossiers et participants anonymes
Résumer avec une IA — Obtenez un résumé personnalisé en un clic
En bref

Marc-Antoine Brillant, à la tête de Viginum depuis 2023, doit rejoindre Havas pour créer une agence privée de lutte contre les manipulations de l’information. Cette reconversion intervient avant la présidentielle de 2027 et devra respecter les règles déontologiques encadrant le passage d’un responsable public vers le secteur privé.

Un prompt optimisé est pré-rempli pour chaque moteur. Les résultats générés par l'IA peuvent différer du contenu original.

Que devient la lutte contre les manipulations de l’information quand son principal responsable passe du public au privé ? La question se pose après le départ annoncé de Marc-Antoine Brillant, qui dirigeait Viginum depuis 2023.

Un départ au moment où la menace s’intensifie

Marc-Antoine Brillant doit quitter ses fonctions début octobre 2026. L’ancien lieutenant-colonel, qui avait démissionné de l’armée en 2023, va lancer une agence spécialisée dans la lutte contre les ingérences numériques étrangères.

Cette structure sera contrôlée par le groupe Havas. Elle doit conseiller des entreprises, des organisations non gouvernementales et des médias confrontés aux manipulations de l’information. Son objectif sera donc proche de celui de Viginum, mais avec une clientèle privée et une plus grande liberté d’action revendiquée.

Dans son entourage, ce projet est présenté comme une démarche préparée de longue date. Marc-Antoine Brillant souhaite continuer à « s’engager au service de la démocratie, en ayant plus de liberté ». Il veut aussi agir « en complément de l’action de l’État ».

Ce changement intervient à moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027. Il intervient aussi après les élections municipales des 15 et 22 mars 2026, durant lesquelles Viginum a documenté quatre opérations d’ingérence numérique étrangère. Le bilan officiel des ingérences pendant les municipales de 2026 sert déjà de référence pour préparer le prochain scrutin présidentiel.

Viginum, un service public créé en 2021

Viginum a été créé par décret le 13 juillet 2021. Le service est rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, lui-même placé auprès du Premier ministre.

Sa mission est précise. Viginum détecte et caractérise les opérations numériques étrangères qui cherchent à manipuler le débat public français. Il ne s’agit pas de contrôler toutes les fausses informations publiées en ligne.

Pour parler d’ingérence numérique étrangère, plusieurs critères doivent être réunis. Le contenu doit être manifestement trompeur. Sa diffusion doit être artificielle, automatisée ou massive. L’opération doit pouvoir porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation. Enfin, un acteur étranger doit être impliqué directement ou indirectement.

Le service analyse donc les campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux. Il étudie leurs récits, leurs relais et leurs méthodes de diffusion. Il peut ensuite informer les autorités électorales, l’Arcom ou les administrations concernées. Les missions officielles de Viginum prévoient également une contribution à l’éducation aux médias.

Le service compte 65 agents, selon les données publiées en mai 2026. La plupart sont des contractuels. Cette équipe reste limitée au regard du volume de contenus circulant chaque jour sur les plateformes numériques. Elle travaille donc sur des opérations ciblées, et non sur une surveillance générale d’Internet.

Ce que l’agence privée pourrait changer

Le passage au privé élargit le champ d’action de Marc-Antoine Brillant. Viginum agit dans l’intérêt général et dans un cadre administratif strict. La future agence pourra vendre des audits, des outils de détection et des conseils de crise à des clients exposés.

Les entreprises sont directement concernées. Une campagne de manipulation peut viser leur réputation, leurs activités ou leurs dirigeants. Elle peut aussi perturber une implantation locale, un contrat stratégique ou une prise de parole publique.

Les médias et les ONG sont également vulnérables. Une fausse publication, relayée par des comptes automatisés, peut provoquer une crise avant même que son origine soit identifiée. Pour ces acteurs, disposer d’une expertise rapide peut permettre de distinguer une polémique ordinaire d’une opération coordonnée.

Les grands groupes pourront toutefois plus facilement financer ce type de service. Les petites entreprises, les associations locales et les médias indépendants disposent souvent de moyens plus réduits. Le risque est donc de voir l’expertise la plus pointue se concentrer auprès des organisations capables de payer.

La présence d’Havas donne aussi à la future agence des moyens commerciaux et un réseau de clients potentiels. En contrepartie, cette proximité avec un groupe de communication pose une question simple : comment garantir une séparation nette entre expertise contre les ingérences, conseil en réputation et communication d’influence ?

Le point sensible des règles déontologiques

Le départ d’un responsable public vers une entreprise privée n’est pas interdit par principe. Il doit toutefois respecter des règles déontologiques. La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique examine notamment les risques de conflit d’intérêts liés aux mobilités entre public et privé.

Le contrôle porte sur les liens entre les anciennes fonctions et la nouvelle activité. Il cherche à vérifier que le départ ne compromet ni l’indépendance de l’administration ni la neutralité du service public. Il peut aussi conduire à limiter certaines relations professionnelles avec l’ancien service.

Dans le cas de Viginum, le sujet est particulièrement sensible. Le service travaille sur des informations stratégiques. Ses agents connaissent les méthodes de l’État, ses procédures et les principaux interlocuteurs chargés de protéger les élections.

La Haute Autorité rappelle que le risque ne concerne pas seulement l’accès à des informations confidentielles. Il peut aussi venir des relations nouées dans le cadre des anciennes fonctions. Une entreprise privée pourrait tirer avantage de cette connaissance du fonctionnement administratif, même sans utiliser de données protégées.

À l’inverse, le passage au privé peut répondre à un besoin réel. Les entreprises, les médias et les associations sont déjà des cibles de campagnes informationnelles. Une expertise issue du secteur public peut les aider à mieux se préparer. Elle peut aussi favoriser une coopération plus fluide entre acteurs publics et privés, à condition que les rôles restent clairement séparés.

Une bataille qui dépasse les élections

Les ingérences numériques ne visent pas uniquement les scrutins. Elles peuvent exploiter une crise sociale, un conflit international ou un débat très polarisé. Leur objectif peut être de créer la confusion, d’amplifier les divisions ou de faire perdre confiance dans les institutions.

Les élections restent toutefois un moment privilégié. Les citoyens prennent alors des décisions en peu de temps. Les contenus trompeurs peuvent circuler rapidement. Les candidats, les journalistes et les électeurs disposent de moins de temps pour vérifier les informations.

Le rapport publié après les municipales de 2026 souligne cette pression. Viginum y décrit des opérations coordonnées sur plusieurs plateformes, avec des sites et des comptes présentant des signes d’inauthenticité. Le service observe aussi des opérations destinées à générer des revenus grâce à des contenus sensationnalistes.

La future agence privée pourra donc trouver un marché important. Mais son efficacité dépendra de sa crédibilité. Elle devra montrer qu’elle distingue une ingérence étrangère d’une opinion contestataire, d’une erreur journalistique ou d’une campagne politique légitime.

Ce qu’il faudra surveiller avant octobre

Le premier point concerne les conditions exactes du départ de Marc-Antoine Brillant. L’avis déontologique applicable à sa mobilité permettra de savoir quelles limites éventuelles encadreront ses relations avec l’administration.

Le deuxième concerne l’organisation de la succession à la tête de Viginum. Le service devra conserver ses capacités d’analyse alors que la préparation de l’élection présidentielle de 2027 entre dans une phase active.

Enfin, il faudra observer les premières missions de l’agence soutenue par Havas. Elles diront si cette structure se concentre sur la cybersécurité informationnelle, la gestion de crise, la réputation ou un mélange de ces activités. La frontière entre protection démocratique et conseil en influence sera l’un des principaux enjeux de cette nouvelle étape.

Résumer avec une IA — Obtenez un résumé personnalisé en un clic

Réagir à cet article

Votre adresse email ne sera pas publiée. Restons courtois et factuels.