Botox : comment l’État livre un marché au crime organisé
Par Jean-Paul Laborde, conseiller honoraire à la Cour de cassation, avocat à la Cour d’appel de Toulouse, ancien Sous-Secrétaire général de l’ONU, Ambassadeur itinérant de l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée en charge du terrorisme et du crime organisé, Senior Advisor de l’Initiative mondiale de lutte contre le crime organisé.

Une femme est morte à Villeurbanne fin mars, des suites d’une injection clandestine de toxine botulique. Quelques jours plus tard, la réponse de l’État est tombée, mais pas là où on l’attendait : ce ne sont pas les filières qui ont tué cette femme qui ont été ciblées, c’est le siège français de Galderma, principal fournisseur légal du marché, qui a été perquisitionné, avant que la pression ne se reporte sur pharmacies et grossistes.
Cette inversion n’est pas un détail procédural : c’est, au regard de ce que la criminologie établit depuis cinquante ans, une faute stratégique majeure, dont le crime organisé sera le bénéficiaire.
Le mécanisme est connu et ne souffre aucune exception. Lorsqu’un État resserre sa contrainte sur le segment légal d’un marché portant une demande forte et durable, sans engager d’action de même intensité sur son versant illégal, il ne réduit pas le phénomène : il le déplace, et l’organise au bénéfice exclusif des opérateurs les plus opaques.
Une réponse qui se trompe de cible
Le drame de Villeurbanne appelait une réponse évidente : démanteler les réseaux clandestins, identifier les fake injectors et remonter leurs filières, mobiliser la coopération internationale pour atteindre les sources d’importation parallèles, et consolider l’offre médicale légitime afin que la demande – qui ne disparaîtra pas – trouve à s’orienter vers le cadre sécurisé.
Aucune de ces priorités n’a guidé la réaction de l’appareil d’État, qui s’est tourné vers ceux qu’il pouvait atteindre sans difficulté : médecins, pharmaciens, laboratoires, ceux qui disposent d’une raison sociale, d’un numéro d’ordre, d’une adresse, et dont aucun n’a jamais tué personne… encore moins dans un appartement.
Huit cents millions d’euros en cadeau au crime organisé
Les ordres de grandeur sont documentés : le marché clandestin des injections esthétiques représenterait, en France, près de huit cents millions d’euros par an, soit environ quarante pour cent du volume total du secteur.
Ces chiffres dessinent une économie parallèle pleinement installée, dotée de ses circuits d’approvisionnement et d’une clientèle qui ne disparaîtra pas parce que l’État aura compliqué la vie de son dermatologue. C’est cette économie, et non celle des cabinets déclarés, que la trajectoire actuelle vient nourrir.
Chaque contrainte imposée au praticien régulièrement installé se traduit, presque arithmétiquement, en avantage compétitif pour l’opérateur illégal ; chaque perquisition diligentée dans un entrepôt légal est une part de marché qui glisse vers des structures que l’État ne contrôle déjà plus.
Ce n’est plus une question de santé publique au sens strict : nous sommes entrés dans le champ de l’économie criminelle, et l’État, qu’il en ait conscience ou non, en est devenu un acteur involontaire mais décisif.
Sur la nature réelle des « fake injectors »
Les fake injectors ne sont pas des praticiens téméraires exerçant sans titre : ils constituent les maillons visibles de filières transnationales qui importent, depuis l’Asie ou certains pays d’Europe orientale, des produits hors normes dont la composition réelle échappe à toute vérification, et qu’ils administrent sans traçabilité, sans assurance, sans responsabilité juridique constituable et sans voie de recours pour les victimes.
Demande forte, marge considérable, risque pénal résiduel, absence de partie civile : ces caractéristiques correspondent trait pour trait au profil des marchés que la criminalité organisée capte, structure et finit par monopoliser.
Une leçon que la France s’obstine à ne pas tirer
L’histoire récente offre une séquence si répétitive qu’elle devrait, depuis longtemps, faire l’objet d’un enseignement obligatoire dans la formation des hauts fonctionnaires.
Répression mal ciblée des stupéfiants ayant structuré sur quarante ans des cartels qu’on ne sait plus démanteler, contrefaçon de médicaments devenue l’un des trafics les plus rentables au monde, commerce parallèle du tabac finançant en Europe des réseaux d’une dangerosité dépassant leur objet apparent : la séquence est invariable.
Un drame survient ; une réponse mal orientée suit ; l’offre légale se contracte, l’offre illégale prospère. Et la collectivité découvre, toujours trop tard, qu’un segment entier de son économie est passé sous le contrôle d’acteurs criminels dont elle ne sait plus comment se séparer.
Car telle est la propriété la plus inquiétante de la criminalité organisée : une fois installée sur un marché, elle ne s’en retire jamais spontanément. Elle s’y enracine, elle s’y professionnalise, elle y investit ses ressources et y construit une rente qui finance, mécaniquement, sa présence sur d’autres segments.
Le coût de son extraction ultérieure, lorsqu’elle reste possible, est alors sans commune mesure avec celui qu’aurait représenté une régulation initialement bien dirigée.
Le danger n’est pas dans le produit, il est dans la main qui le tient
L’une des confusions les plus dommageables du débat actuel tient à ce que la réponse publique paraît traiter sous un même regard l’acte médical et l’acte criminel, comme si le produit portait en lui-même la dangerosité.
Or une injection de toxine botulique pratiquée par un dermatologue formé, dans un cabinet déclaré, à partir d’un produit traçable et sous assurance professionnelle, n’entretient avec une injection réalisée dans un appartement par un individu sans formation et à partir d’un flacon importé en valise aucune parenté qui justifie qu’on les traite ensemble.
Abolir cette distinction, c’est affaiblir le seul espace où la sécurité du patient peut être garantie, et fragiliser la dermatologie, dont dépend une part essentielle du dépistage des cancers cutanés dans ce pays.
Il est urgent d’ajuster le tir
Une fenêtre étroite, mais réelle, reste ouverte.
Soit l’État réoriente sans délai son action vers les pratiques clandestines : enquêtes judiciaires spécialisées, coopération internationale sur les filières d’importation, démantèlement des réseaux de fake injectors, sanctions pénales à la hauteur du risque encouru, en préservant la robustesse de l’offre médicale légitime, et le phénomène pourra être contenu.
Soit la trajectoire actuelle se poursuit, et la France aura, dans quelques années, un marché criminalisé chiffré en plusieurs milliards qu’elle ne saura plus reprendre.
Ces deux trajectoires ne se devinent pas : elles se choisissent.
Se tromper de combat, en matière de santé publique comme de sécurité, n’est jamais une erreur neutre. Cela produit toujours la même séquence : illusion de contrôle, perte réelle de la maîtrise, augmentation du nombre des victimes – celles que l’on prétendait protéger –, et enracinement d’une criminalité organisée jugée trop subalterne pour qu’elle mérite l’attention des plus hautes autorités.
Que vont faire dans quelques jours ou semaines les médecins esthétiques qui ne peuvent plus se procurer de toxine botulique ? Orienter leurs patients vers des dermatologues saturés (6 mois à 2 ans d’attente) et laisser les cancers de la peau proliférer ? Leur dire de se débrouiller et donc finalement les orienter indirectement vers des fake injectors ?
Les autorités publiques, en prenant trop de temps pour reconnaître les médecins esthétiques et leur accès à la toxine botulique, poussent les Français chez les fake injectors.
Madame la Ministre Stéphanie Rist, nous savons tous que votre agenda est complexe avec l’Hantavirus… mais sans action rapide de votre part, c’est le crime organisé qui va en profiter et des Français qui vont mourir.
Le crime organisé, lui, ne s’étonnera pas : il aura simplement encaissé le marché que la décision publique française lui aura, en mai 2026, cédé par négligence stratégique.



