Annuler une partie de la dette française : ce que le débat changerait pour les taux, le budget et les emprunts des ménages
L’idée d’annuler la dette détenue par la Banque de France oppose Jean-Luc Mélenchon et Roland Lescure. En jeu : le respect des règles européennes, le coût des futurs emprunts et les marges budgétaires de l’État.

Jean-Luc Mélenchon propose d’annuler une partie des titres de dette française détenus par la Banque de France. Roland Lescure juge cette mesure contraire aux règles européennes et craint une hausse des taux d’intérêt. Le débat concerne directement le financement de l’État, des entreprises et des ménages.
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Que se passerait-il si la France décidait de ne pas rembourser une partie de sa dette détenue par sa banque centrale ? Pour Roland Lescure, le risque ne serait pas seulement juridique. Il pourrait aussi renchérir le financement de l’État, des entreprises et des ménages.
Une proposition qui touche au cœur de la zone euro
Le débat porte sur environ 18 % de la dette française détenue par la Banque de France, dans le cadre des programmes d’achats d’actifs de l’Eurosystème. Jean-Luc Mélenchon propose d’annuler cette partie de la dette. Il a déclaré vouloir « foutre au feu » les titres concernés.
Le mécanisme imaginé par le candidat insoumis ne consisterait pas, selon lui, à supprimer une créance détenue par un investisseur privé. Il s’agirait d’une opération entre l’État et sa banque centrale. Jean-Luc Mélenchon parle d’un simple « jeu d’écriture dans le bilan de la Banque centrale », qui « ne coûterait rien à personne ».
Cette proposition intervient alors que l’exécutif prépare son projet de budget pour 2027. La question de la dette est donc déjà au centre des arbitrages politiques. Les marges de manœuvre budgétaires sont limitées par le niveau des déficits, le coût des intérêts et les règles européennes.
Selon les dernières données de l’Insee sur la dette publique française, la dette des administrations publiques atteignait 3 536,1 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 2026, soit 117,5 % du PIB. Elle s’élevait à 3 460,5 milliards d’euros fin 2025.
Roland Lescure dénonce une mesure « illégale »
Invité sur BFMTV-RMC le lundi 24 août, le ministre de l’Économie et des Finances a rejeté cette idée. Il l’a qualifiée d’« illégale » et de « dangereuse ».
Roland Lescure estime d’abord qu’une annulation de dette détenue par la Banque de France serait contraire aux traités européens. L’argument repose notamment sur l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Ce texte interdit aux banques centrales de financer directement les États.
La Banque centrale européenne précise que les achats de dette publique sont autorisés lorsqu’ils interviennent sur le marché secondaire, c’est-à-dire après l’émission des titres. En revanche, le financement direct des pouvoirs publics reste interdit par les traités. La Banque de France explique le fonctionnement de ces achats de titres.
Pour le ministre, effacer la dette reviendrait à remettre en cause les règles communes de la monnaie unique. « De fait, vous sortez de l’euro puisque vous dites : “Je ne respecte plus les règles de la maison commune” », a-t-il déclaré.
Roland Lescure a aussi dénoncé une « fausse bonne idée ». « Ça fait des années qu’il le dit et qu’il le répète, il le fait avec brio mais il raconte n’importe quoi, absolument n’importe quoi », a-t-il lancé.
Le débat porte surtout sur le coût du financement
Le deuxième argument du ministre est économique. Une annulation pourrait, selon lui, dégrader la confiance des investisseurs. Ceux-ci prêtent de l’argent à la France en échange d’un remboursement futur et d’intérêts. Si le principe du remboursement est remis en cause, ils peuvent demander une rémunération plus élevée.
Le taux d’intérêt français à dix ans était de 4,11 % le lundi 24 août. Il avait dépassé 4,14 % quelques jours plus tôt, son niveau le plus élevé depuis 2008. Une hausse durable de ces taux augmenterait progressivement la charge de la dette. L’effet ne serait pas immédiat sur tous les emprunts, car l’État refinance sa dette au fil des échéances.
La hausse des taux ne concernerait pas seulement le budget national. Elle pourrait aussi peser sur les banques, les entreprises et les ménages. Les établissements financiers utilisent les obligations souveraines comme référence pour fixer le prix d’une partie de leurs crédits. Les collectivités locales seraient également exposées lorsqu’elles doivent emprunter pour financer des équipements.
Les conséquences seraient toutefois différentes selon les acteurs. Les grands investisseurs disposent de davantage de moyens pour répartir leurs risques. Les petites entreprises et les ménages modestes supporteraient plus directement une hausse du coût des crédits immobiliers, des prêts professionnels ou des investissements.
La France reste par ailleurs dépendante des marchés pour financer ses déficits et refinancer les titres arrivant à échéance. En 2025, le déficit public s’est établi à 5,1 % du PIB et la dette à 115,6 % du PIB, selon les comptes publics publiés par l’Insee.
Jean-Luc Mélenchon et Matthieu Pigasse contestent le « mur de la dette »
Jean-Luc Mélenchon défend une approche différente. Pour lui, la dette détenue par la banque centrale ne fonctionne pas comme une dette détenue par un créancier privé. L’État et la banque centrale appartiennent au même ensemble institutionnel. L’annulation ne ferait donc pas disparaître une ressource du secteur privé, selon son raisonnement.
Cette analyse est aussi soutenue par Matthieu Pigasse. Le banquier d’affaires et patron de presse, qui a affiché des convergences avec La France insoumise, affirme que « le mur de la dette n’existe pas ». Il souligne que la France continue d’emprunter régulièrement sur les marchés.
Pour ses défenseurs, l’enjeu est d’éviter que la dette devienne un argument empêchant tout investissement public. L’argent ainsi libéré pourrait, selon eux, financer la transition écologique, les services publics ou la hausse des salaires.
Leurs adversaires répondent que la facilité apparente de l’opération ne règle pas le problème du déficit. Même si une partie des titres était annulée, l’État devrait continuer à équilibrer ses comptes ou à emprunter pour financer de nouvelles dépenses. L’annulation ne supprimerait donc pas automatiquement les besoins de financement futurs.
Roland Lescure s’est attaqué directement à Matthieu Pigasse. Il a rappelé son rôle dans la restructuration de dettes d’États en difficulté, notamment en Grèce et au Venezuela. « Ce n’est pas ce que je veux pour la France et les Français », a déclaré le ministre.
Il a cité les conséquences sociales de la crise grecque pour défendre sa position. « Les retraités grecs ont perdu plus de 10 % de pouvoir d’achat, les infirmières grecques ont vu leurs salaires baisser », a-t-il affirmé. Il a ensuite conclu : « La réalité, c’est que si Jean-Luc Mélenchon fait ce qu’il dit avec Matthieu Pigasse à ma place, c’est la crise financière assurée. »
Un choix politique qui dépend aussi des règles européennes
Le désaccord ne porte donc pas seulement sur un chiffre. Il oppose deux visions de la dette. D’un côté, ses défenseurs considèrent qu’une banque centrale peut conserver des titres publics sans exiger leur remboursement classique. De l’autre, ses détracteurs estiment qu’une telle décision fragiliserait la crédibilité financière de l’État.
La question juridique sera déterminante. Une modification des règles européennes ne dépendrait pas de la seule décision du gouvernement français. Elle impliquerait les institutions européennes et les autres États membres de la zone euro.
Le prochain point à surveiller sera le projet de budget pour 2027. Les débats permettront de mesurer la place réelle de cette proposition dans le programme insoumis, mais aussi la réponse de l’exécutif face à la progression de la dette et au niveau des taux d’intérêt.



