Métaux stratégiques : la France a les champions, il lui manque la stratégie
La Chine raffine 90 % des métaux les plus critiques et a déjà montré qu'elle pouvait fermer le robinet. Au colloque de l'Assemblée nationale, industriels et chercheurs appellent l'État français à sortir de la seule logique de marché pour sécuriser la filière.

Batteries, voitures électriques, réindustrialisation : rien ne se fera sans un accès sécurisé aux métaux stratégiques. Au colloque organisé par L’Hémicycle à l’Assemblée nationale, notre équipe a recueilli le diagnostic de Christel Bories, présidente-directrice générale d’Eramet, puis interrogé Arnaud de Morgny, enseignant-chercheur à l’École de guerre économique. Leur conclusion est sans appel : sans métaux, pas de transition.
En deux ans, la Chine a produit autant de ciment que les États-Unis en un siècle. Ce chiffre donne la mesure d’une puissance industrielle vertigineuse, fruit d’une stratégie pensée à trente, cinquante, cent ans. Pékin a bâti méthodiquement son accès aux ressources indispensables à son industrie, à ses voitures électriques et à leurs batteries. Résultat : 50 % des véhicules vendus en Chine sont aujourd’hui électriques, loin devant la France et l’Europe. Et si le vrai moteur de sa transition était la maîtrise de ses ressources ?
Une arme économique aux mains de Pékin
Les Européens, eux, ont pris un retard dangereux. En moyenne, 70 % des métaux raffinés dans le monde le sont en Chine ; pour les plus critiques, nécessaires aux batteries et donc à notre transition énergétique, cette part grimpe à 90 %. « On ne parle plus d’avantages concurrentiels, mais d’une prise de contrôle total de la chaîne des métaux critiques », alerte Christel Bories. Cette emprise est déjà une arme : Pékin a imposé des contrôles à l’exportation sur le gallium, le germanium et le graphite, démontrant sa capacité à couper nos approvisionnements.
La voie tracée par Eramet
Lors d’un colloque organisé par L’Hémicycle à l’Assemblée nationale, la présidente d’Eramet a esquissé une voie de sortie : consolider une véritable filière européenne des métaux critiques. Dans cette architecture, une entreprise d’extraction et de raffinage européenne comme Eramet offre un double avantage aux industriels français de la transition énergétique : la sécurité d’approvisionnements, et la garantie de métaux produits selon les meilleurs standards environnementaux et sociétaux européens. Face au risque de pénurie, sécurité et traçabilité comptent davantage que le seul prix.
Des prix plancher pour renforcer les capacité d’investissement
Encore faut-il permettre à ces industriels d’investir. Christel Bories plaide pour des prix plancher sur les métaux raffinés : « Vous faites vos calculs, vous dites : j’ai un retour sur investissement avec ce prix, j’y vais. Je ne suis plus à la merci des Chinois et de leur dumping. » Sans ce filet, les projets européens risquent de devenir structurellement non rentables. Le G7 réuni à Évian a acté plusieurs avancées : réduction ciblée de la dépendance chinoise, coordination entre membres et 65 à 67 milliards d’euros d’investissements envisagés dans la mine et le raffinage.
L’État doit prendre ses responsabilités de stratège
Cette bataille dépasse les entreprises. « L’État doit mettre son nez dans l’affaire », insiste Arnaud de Morgny. Ce qui relève de l’intérêt général ne peut être laissé aux seules logiques de marché. Eramet, Orano, Imerys ne sont pas des acteurs économiques comme les autres : ce sont des actifs stratégiques, à soutenir et à sécuriser.
Réindustrialisation, batteries, transition écologique : la France a les champions pour gagner sur tous ces tableaux. Les décisions du G7 d’Évian ont ouvert la voie ; il lui revient désormais de les traduire en actes.



