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ÉCONOMIE & SOCIéTé Quand les usages rattrapent les progrès

Transition énergétique : pourquoi les nouvelles technologies ne suffisent pas à faire reculer les énergies fossiles

Les renouvelables progressent, mais la consommation mondiale de pétrole, de gaz et de charbon augmente aussi. Un paradoxe qui invite à regarder au-delà des équipements et à interroger les usages, les investissements et la justice sociale.

Une turbine industrielle reliée à de grosses conduites dans une salle de centrale thermique aux murs patinés.
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En bref

En 2025, la demande mondiale d’énergie a progressé, tandis que les renouvelables et les combustibles fossiles ont tous deux gagné du terrain. Des chercheurs soulignent que les gains d’efficacité peuvent accompagner de nouveaux usages, sans garantir une baisse des fossiles. Le débat porte donc sur la manière d’électrifier les transports, les bâtiments et l’industrie, tout en protégeant les ménages

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Une voiture qui consomme moins suffit-elle à réduire notre consommation si nous roulons davantage ? Cette question résume un enjeu central de la transition énergétique : produire plus propre ne garantit pas de brûler moins de pétrole, de gaz ou de charbon.

Pour les pouvoirs publics, le défi dépasse donc le financement des nouvelles technologies. Il faut aussi organiser le remplacement des équipements fossiles, maîtriser certains usages et rendre ces changements accessibles aux ménages.

Des énergies qui s’ajoutent plutôt qu’elles ne se remplacent

La transition énergétique repose sur plusieurs leviers : développer les sources bas carbone, améliorer l’efficacité des équipements et électrifier les usages. Mais leur progression ne signifie pas automatiquement que les combustibles fossiles reculent en volume.

Les données mondiales illustrent cette difficulté. Selon les résultats du Global Energy Review 2026 de l’Agence internationale de l’énergie, la demande mondiale d’énergie a augmenté de 1,3 % en 2025. Le solaire a fourni plus du quart de cette hausse. Pourtant, la consommation de pétrole, de gaz et de charbon a également progressé.

Les sources bas carbone ont couvert près de 60 % de la croissance de la demande. Elles gagnent donc du terrain, sans encore entraîner une baisse générale des fossiles. Une part de marché peut diminuer alors que les quantités consommées augmentent : tout dépend de la taille du marché.

Cette distinction compte politiquement. Annoncer davantage de panneaux solaires ou d’éoliennes mesure un effort d’équipement. Constater moins de combustibles brûlés mesure un résultat différent. Les deux indicateurs ne répondent pas à la même question.

Le paradoxe de Jevons : quand l’efficacité stimule les usages

William Oman, Étienne Espagne et Jean-Baptiste Fressoz examinent ce problème dans un document de travail consacré au paradoxe de Jevons généralisé, publié en 2026 dans la collection du FMI. Leur analyse n’engage pas officiellement l’institution.

Le mécanisme est simple : un équipement plus efficace peut réduire le coût d’un service et encourager son utilisation. C’est l’effet rebond. À l’échelle économique, les économies réalisées peuvent aussi financer d’autres consommations, elles-mêmes gourmandes en énergie ou en matériaux.

Les chercheurs élargissent cette lecture aux relations entre industries, commerce et investissements. Les technologies bas carbone dépendent encore de chaînes de production qui utilisent des combustibles fossiles. Leur développement ne fait donc pas disparaître immédiatement ces dépendances.

Ils ne présentent toutefois pas ce paradoxe comme une loi économique universelle. Ils reconnaissent aussi le rôle indispensable des renouvelables. Leur avertissement porte sur une stratégie qui attendrait de l’innovation, à elle seule, une diminution rapide des consommations et des émissions.

Il faut donc distinguer deux phénomènes. Une demande mondiale qui augmente ne prouve pas que chaque progrès technique provoque une surconsommation. Elle montre, en revanche, que les gains techniques peuvent coexister avec une expansion des usages.

La France montre aussi que la substitution est possible

Le cas français apporte une contrepartie importante à cette analyse. Selon le bilan électrique 2025 de RTE, plus de 95 % de l’électricité produite provenait de sources décarbonées. La production thermique fossile atteignait son niveau le plus bas depuis 75 ans.

Il existe donc bien des situations où les sources bas carbone remplacent les fossiles. Mais l’électricité ne représente pas toute l’énergie consommée. Les transports, les bâtiments et l’industrie constituent d’autres terrains décisifs pour organiser cette substitution.

RTE défend ainsi une accélération de l’électrification. Le gestionnaire souligne que les importations françaises de combustibles fossiles ont coûté 53 milliards d’euros en 2025. Réduire cette dépendance représente un enjeu climatique, mais aussi économique et stratégique.

Cette orientation ouvre des débouchés aux producteurs d’électricité et aux entreprises qui fabriquent ou installent les équipements électriques. Elle vise également à réduire l’exposition du pays aux marchés fossiles. Toutefois, son efficacité climatique dépend du remplacement réel des usages existants, pas seulement de l’apparition de nouvelles consommations.

La contradiction entre ces approches n’est donc pas totale. RTE insiste sur les possibilités concrètes de substitution. Les chercheurs alertent sur les mécanismes économiques qui peuvent en limiter les bénéfices globaux.

Réduire la demande : une question de moyens et de justice

Maîtriser les usages ne signifie pas demander le même effort à chacun. Un ménage qui peine déjà à financer ses déplacements ne dispose pas des mêmes marges qu’un foyer pouvant choisir son véhicule, son logement ou ses loisirs.

Les contraintes sont concrètes. L’ADEME, qui relaie le baromètre Wimoov 2026 sur la précarité de mobilité, indique que les Français consacrent en moyenne 225 euros par mois à leurs déplacements quotidiens. Pour les ménages les plus modestes, ces dépenses peuvent représenter jusqu’à 26 % du budget.

Une politique fondée uniquement sur le renchérissement des carburants poserait donc une question distributive : qui peut changer d’équipement ou réduire ses trajets ? L’Observatoire des territoires mesure précisément cette précarité énergétique liée à la mobilité en croisant dépenses nécessaires de carburant et faibles ressources.

À l’inverse, une stratégie de sobriété agit aussi sur l’organisation collective. L’ADEME propose aux collectivités de repenser les besoins et les usages territoriaux, au-delà des seuls gestes individuels. Cette approche donne aux élus locaux un rôle dans les choix d’aménagement et d’équipement.

Le véritable test : quels usages fossiles disparaissent ?

Le débat ne se résume donc pas à choisir entre technologie et sobriété. Il porte sur leur articulation, sur les investissements prioritaires et sur la répartition de leurs coûts. Soutenir les équipements bas carbone favorise leur diffusion. Agir sur la demande cherche à empêcher que leur bénéfice ne se dissolve dans une consommation toujours croissante.

Pour les prochains arbitrages publics, un critère permettra de départager les annonces : quels usages fossiles les dépenses engagées doivent-elles effectivement supprimer ? Les décisions d’aide aux équipements, de rénovation et de transport devront aussi préciser quels ménages pourront réellement en bénéficier.

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