À Nice, la victoire de Ciotti montre qu’une alliance avec le RN peut encore rebattre les cartes de la droite
Éric Ciotti a remporté Nice face à Christian Estrosi après une campagne dominée par son alliance avec le RN. Sa victoire relance le débat sur la frontière entre droite classique et extrême droite.

À Nice, Éric Ciotti a transformé une guerre de droite en levier politique
Peut-on être marginalisé à Paris et rester puissant chez soi ? À Nice, Éric Ciotti a apporté une réponse brutale : oui. Le député des Alpes-Maritimes a remporté les municipales de 2026 dans sa ville face à Christian Estrosi, avec 48,54 % des voix au second tour, contre 37,20 % pour le maire sortant. Sa liste a obtenu 52 sièges au conseil municipal, sur 69, et 49 sièges au conseil communautaire.
Cette victoire ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans une séquence commencée en juin 2024, quand Ciotti, alors président des Républicains, a provoqué une crise majeure en appelant à une alliance avec le Rassemblement national pour les législatives. L’épisode lui a valu une mise à l’écart de la direction du parti, puis la création de sa propre formation, l’Union des droites pour la République, devenue ensuite son principal outil politique.
Le pari ciottiste : agréger la droite dure, puis faire payer la facture aux Républicains
Le cœur de sa stratégie est simple. À Nice, Ciotti a choisi de ne plus parler d’alliance de circonstances, mais d’un bloc politique durable à droite. En pratique, cela signifie s’appuyer sur l’électorat RN, capter une partie des électeurs conservateurs, et exploiter les divisions de la droite classique. Les résultats du second tour montrent que cette ligne a fonctionné localement, alors même que la gauche a maintenu sa propre liste et que le maire sortant a affronté un front hostile sur plusieurs fronts.
À l’Assemblée nationale, Ciotti ne joue plus le rôle du frondeur isolé. Il préside depuis le 5 septembre 2025 le groupe Union des droites pour la République, qui comptait 17 membres au printemps 2026. Le groupe reste loin derrière les blocs majoritaires, mais il lui donne une existence parlementaire, un temps de parole, et une capacité de nuisance réelle. Sur plusieurs scrutins récents, l’UDR a d’ailleurs voté de concert avec le RN, notamment sur des motions de censure déposées en 2025 et 2026.
Pour Ciotti, c’est un gain politique clair. Il peut dire à ses soutiens qu’il a tenu sa ligne, qu’il a résisté à l’isolement, et qu’il a fini par gagner dans la seule arène où compte vraiment son nom : Nice. Pour ses adversaires, c’est autre chose. C’est la preuve qu’un élu local peut convertir une alliance avec l’extrême droite en victoire municipale, à condition de masquer ou d’adoucir le rôle du RN dans la campagne.
Ses adversaires voient moins une revanche qu’une normalisation du RN
Chez Les Républicains, le diagnostic est inverse. Depuis sa rupture de 2024, Ciotti est présenté comme celui qui a fait sauter un tabou historique sans emporter sa famille politique avec lui. Plusieurs responsables LR ont dénoncé une ligne personnelle, une stratégie solitaire, et une forme d’absorption de la droite par le RN. Nicolas Sarkozy lui-même a jugé cette alliance « inopportune », estimant qu’une droite déjà faible risquait d’y perdre son autonomie.
Dans le dossier niçois, Christian Estrosi a campé l’autre camp. Le maire sortant, désormais adossé à Horizons, a cherché à faire du duel avec Ciotti un référendum local contre l’extrême droite. Il a aussi appelé au rassemblement républicain, en essayant de conserver derrière lui les électeurs de droite qui refusent le RN. La gauche, elle, a refusé de se dissoudre dans ce face-à-face. Juliette Chesnel-Le Roux a maintenu sa liste et a refusé une alliance de second tour avec Estrosi, ce qui a empêché la constitution d’un front unique contre Ciotti.
Le rapport de force local explique beaucoup de choses. À Nice, la droite et la droite dure occupent un terrain politique favorable depuis des années. La ville a longtemps été un laboratoire de la bataille entre conservateurs, centristes, souverainistes et RN. Dans ce contexte, Ciotti profite d’un double avantage : un réseau local ancien et une confusion durable du camp adverse. Là où Estrosi parle de barrage, Ciotti parle d’efficacité. Là où LR dénonce une dérive, lui répond en chiffres et en sièges.
Ce que change cette victoire, au-delà de Nice
Concrètement, la victoire de Ciotti change d’abord une chose : elle donne un signal. Elle montre qu’une alliance assumée avec le RN peut encore produire une majorité locale, au moins dans certaines villes où la droite radicalisée dispose d’un ancrage solide. Pour les électeurs qui veulent une ligne dure sur l’immigration, la sécurité ou l’autorité, Ciotti apparaît comme un point de ralliement. Pour ceux qui redoutent une banalisation de l’extrême droite, son succès confirme au contraire une bascule déjà engagée.
Mais il faut aussi regarder ce que cette victoire dit de ses limites. Ciotti gagne à Nice, pas l’ensemble de la droite. Les Républicains ont conservé leur propre ligne, même affaiblie, et le divorce avec lui reste complet. À l’échelle nationale, l’UDR demeure un petit groupe. Son poids est réel dans certaines séquences parlementaires, mais il ne suffit pas à imposer une stratégie à toute la droite. Autrement dit, Ciotti a prouvé qu’il pouvait survivre politiquement. Il n’a pas encore prouvé qu’il pouvait entraîner tout un camp avec lui.
Les conséquences sont aussi très concrètes pour les autres acteurs. Pour Estrosi, la défaite fragilise un maire longtemps installé et met fin à l’idée d’une droite municipale protégée par son appareil local. Pour LR, elle relance la question de la frontière avec le RN, au moment où le parti cherche encore une ligne lisible. Pour le RN, enfin, c’est un bénéfice politique immédiat : même sans diriger officiellement la liste, le parti peut revendiquer une victoire symbolique dans une grande ville.
La suite se jouera sur deux fronts : la mairie et la recomposition de la droite
Le prochain test sera municipal. À Nice, Ciotti doit désormais transformer une victoire électorale en pouvoir local stable. Il lui faudra composer avec un conseil municipal largement acquis à sa liste, mais aussi avec une opposition toujours structurée, notamment à gauche, et avec les tensions que son alliance avec le RN ne manquera pas de susciter dans la durée.
Le second test sera national. Tant que Ciotti restera capable d’exister à l’Assemblée avec l’UDR, de peser sur certains votes et de brandir Nice comme preuve de sa méthode, la droite devra répondre à une question simple : peut-elle encore se reconstruire en maintenant une ligne nette face au RN ? Pour l’instant, la réponse est non tranchée. Et c’est précisément ce flou qui nourrit la revanche de Ciotti.



