En Lettonie, un gouvernement de transition doit rassurer face aux drones russes et préparer les élections d’octobre
Après la démission d’Evika Siliņa, Andris Kulbergs prend la tête d’un cabinet soutenu par 66 députés. Sa priorité : sécuriser le pays, protéger le scrutin du 3 octobre et gérer la tension avec la Russie.

Quand la sécurité vacille, qui reprend la main ?
En Lettonie, la question n’est pas théorique. Quand des drones franchissent la frontière et qu’un gouvernement tombe, les électeurs regardent d’abord une chose : qui protège vraiment le pays, dès maintenant ?
Le 28 mai 2026, la Saeima, le Parlement letton, a accordé sa confiance à un nouveau gouvernement dirigé par Andris Kulbergs. Le vote a été net : 66 voix pour, 25 contre. Ce cabinet devient le 43e depuis l’indépendance retrouvée du pays.
La séquence est courte, mais lourde. Evika Siliņa a annoncé sa démission le 14 mai, après avoir perdu la confiance liée aux failles de la défense aérienne et à une série d’incidents de drones. Le président Edgars Rinkēvičs a ensuite consulté toutes les factions parlementaires avant de demander un exécutif capable de tenir jusqu’aux législatives du 3 octobre 2026.
Un gouvernement de transition, sous contrainte sécuritaire
Le calendrier compte. Les législatives auront lieu le samedi 3 octobre 2026, soit dans un peu plus de quatre mois. En Lettonie, la Constitution impose un scrutin parlementaire tous les quatre ans, au premier samedi d’octobre. Le prochain gouvernement n’a donc ni le temps d’installer une grande feuille de route, ni le luxe de l’improvisation.
Le président a fixé la ligne rouge dès les consultations : défense nationale, sécurité intérieure et extérieure, protection des frontières, organisation sûre et transparente des élections, défense aérienne et protection civile. Il a aussi évoqué la santé, la politique démographique, les entreprises publiques du secteur des transports et un budget à venir qui devrait consacrer 5 % du PIB à la défense.
Dans les faits, ce message dit une chose simple : le prochain cabinet devra gérer l’urgence sans bloquer l’État. Un gouvernement de quelques mois sert d’abord à maintenir la machine en marche. Il prépare le budget, arbitre les dossiers sensibles et évite que la campagne électorale ne se transforme en vide institutionnel.
Les faits politiques : une coalition recentrée à droite
Le nouveau cabinet repose sur une coalition de quatre formations : la Liste unie d’Andris Kulbergs, Nouvelle Unité, l’Alliance nationale et l’Union des verts et des paysans. Les Progressistes, qui faisaient partie de la coalition sortante, n’en font plus partie.
Cette recomposition change l’équilibre politique. Elle retire au gouvernement son aile la plus à gauche et renforce un axe plus conservateur sur les questions de sécurité, d’ordre public et de souveraineté. Le portefeuille de la défense revient à Raivis Melnis, celui des affaires étrangères reste à Baiba Braže, et Viktors Valainis conserve l’économie.
Le choix n’est pas neutre pour les acteurs du pays. Les partisans de la nouvelle majorité y voient un exécutif plus cohérent, plus lisible et plus dur sur les priorités régaliennes. Les opposants, eux, y lisent une coalition de survie, bâtie pour traverser la fin de législature sans vraie majorité de projet.
Ce que cela change pour les citoyens, les entreprises et les régions frontalières
Pour les habitants, la question la plus concrète reste la sécurité. Début mai, deux drones venus de Russie se sont écrasés sur le territoire letton après être entrés dans l’espace aérien national. L’armée lettone a renforcé ses moyens le long de la frontière orientale et appelle la population à rester à l’abri en cas d’alerte.
Depuis, le message de Riga est clair : le risque ne se limite pas à un événement isolé. Les autorités militaires parlent d’incidents susceptibles de se reproduire, dans un contexte où la guerre en Ukraine continue de peser sur l’espace aérien balte. Pour les régions proches de la frontière, cela veut dire davantage d’alertes, plus de surveillance et une sensibilité accrue au moindre signal.
Pour l’économie, la pression est différente. Les priorités de sécurité absorbent du budget, des ingénieurs, des capacités industrielles et une partie de l’attention politique. Le gouvernement sortant avait déjà poussé les dépenses de défense à 4,73 % du PIB pour 2026 selon le ministère de la défense, avec un objectif de 5 %. Cela donne une idée du niveau d’effort demandé à un pays de moins de deux millions d’habitants.
Ce choix profite d’abord aux secteurs liés à la défense, au numérique de sécurité et aux infrastructures stratégiques. En revanche, il réduit l’espace budgétaire pour d’autres demandes très concrètes : salaires publics, santé, transports, écoles, ou soutien au pouvoir d’achat. C’est là que se joue l’arbitrage politique réel.
Les lignes de fracture : soutien à l’Ukraine, mais débats sur la méthode
Le nouveau gouvernement affirme vouloir maintenir le soutien de la Lettonie à l’Ukraine et poursuivre les mesures destinées à « affaiblir et isoler la Russie ». Il a aussi promis d’assurer le déroulement sûr et sécurisé des élections à venir.
Ce cap n’est pas contesté par tout le monde sur le fond. Mais la méthode, elle, divise. Les Progressistes dénoncent une future majorité marquée par une « ombre de scandale » liée à l’affaire dite des industriels du bois et ont choisi de ne pas soutenir le nouvel exécutif. Ils demandent une enquête honnête et une clarification des responsabilités.
Autrement dit, le gouvernement Kulbergs hérite d’un double impératif : rassurer sur la sécurité sans donner le sentiment d’une politique menée dans l’urgence ou sous pression. Le risque, dans les mois qui viennent, est simple à comprendre. Si les résultats en matière de défense, de transparence électorale et de gouvernance n’arrivent pas vite, la campagne d’octobre pourrait se transformer en référendum sur la crédibilité de l’État.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
Le premier test sera budgétaire. Il dira si la promesse de consacrer 5 % du PIB à la défense reste un cap politique ou devient un arbitrage réellement financé. Le deuxième sera opérationnel : l’État letton doit montrer qu’il peut sécuriser le scrutin du 3 octobre, alors même que la menace aérienne reste dans tous les esprits. Enfin, la coalition devra prouver qu’elle tient sans élargir encore les fractures internes.



