Sur l’immigration, la droite et le RN se rapprochent, tandis que l’Europe durcit les règles d’éloignement
Le vote européen sur les retours des étrangers en situation irrégulière confirme un durcissement assumé. En France, il accentue le rapprochement entre la droite et le RN, déjà à l’œuvre dans le débat présidentiel.

Quand un texte européen sur les expulsions devient un marqueur politique en France
Quand un gouvernement ou un candidat parle d’immigration, la vraie question est simple : qui promet quoi, et avec quels effets concrets sur les expulsions, les demandes d’asile et les libertés publiques ? Le vote du Parlement européen, le 17 juin 2026, sur une réforme du règlement « retour » répond justement à cette question, avec un durcissement assumé des règles d’éloignement des étrangers en situation irrégulière.
Le sujet n’arrive pas par hasard. Depuis des années, l’Union européenne cherche à faire remonter un taux d’exécution très faible des décisions de retour. La Commission européenne a rappelé que moins de 20 % des décisions d’expulsion sont mises à exécution par les États membres. Le gouvernement français, lui, martèle aussi l’idée d’un contentieux trop lent et trop peu efficace, tandis qu’en France la natalité recule nettement : l’Insee a compté 645 000 naissances en 2025, contre 660 787 en 2024, et le solde naturel est devenu négatif pour la première fois depuis l’après-guerre.
Ce que change la réforme européenne
Le texte voté à Strasbourg ne se contente pas de réaffirmer le principe du retour. Il ajoute plusieurs outils : davantage d’obligations de coopération pour les personnes concernées, une possibilité de détention pouvant aller jusqu’à 24 mois, la reconnaissance mutuelle des décisions de retour entre États membres, et la création possible de « return hubs » dans des pays tiers. Ces centres ne se situeraient pas dans l’Union, mais hors d’Europe, sur la base d’accords avec des États tiers. La Commission présente ce dispositif comme un cadre « ferme et équitable » censé rendre les retours plus efficaces, tout en restant conforme aux droits fondamentaux et au principe de non-refoulement.
En pratique, le bénéfice attendu est clair pour les partisans du texte : réduire le nombre de personnes qui restent sur le territoire européen après une décision définitive de retour. Pour les États membres, cela veut dire plus de leviers juridiques et plus de pression sur les personnes visées. Pour les personnes concernées, en revanche, cela signifie des délais plus longs, davantage de contraintes et un risque accru de détention. Les mineurs et les personnes vulnérables restent théoriquement protégés, mais la ligne générale est nette : l’UE veut rendre l’éloignement plus difficile à contourner.
Le problème, c’est que l’efficacité annoncée n’est pas garantie. La Commission européenne elle-même présente les « return hubs » comme une possibilité, pas comme une solution miracle. Et les précédents évoqués dans le débat public sont loin d’être rassurants : les dispositifs voulus par le Royaume-Uni avec le Rwanda, comme l’accord Italie-Albanie, ont été politiquement ou juridiquement fragilisés. Les critiques y voient moins une politique migratoire cohérente qu’un outil d’affichage.
En France, la ligne de fracture passe de plus en plus entre droite et extrême droite
Le vote européen a surtout servi de révélateur politique. À droite, François-Xavier Bellamy a porté la négociation au Parlement européen. À Paris, Bruno Retailleau s’est félicité du texte et a salué un « tournant » contre le « laxisme migratoire ». Dans le même temps, Jordan Bardella a revendiqué la même logique politique, en parlant lui aussi de durcissement nécessaire. Le message est simple : sur l’immigration, Les Républicains et le Rassemblement national se rapprochent à vue d’œil.
Ce rapprochement profite d’abord à ceux qui veulent imposer l’immigration comme sujet central de la présidentielle. À droite, il permet de parler sécurité, contrôle et autorité sans reprendre exactement les mots du RN. Au RN, il sert à banaliser sa ligne et à entraîner la droite sur son terrain. Le fait que le vote européen ait été présenté comme une alliance entre la droite et l’extrême droite renforce ce mouvement. Il donne aussi à Jordan Bardella un espace pour imposer un profil plus « de droite » que celui de Marine Le Pen, plus réticente à déléguer du pouvoir à l’Europe.
Face à cela, le camp central reste divisé. Au Parlement européen, les macronistes de Renaissance ont eu liberté de vote ; la plupart ont rejeté le texte, comme les élus du MoDem. Les élus Horizons l’ont, eux, approuvé. Ce brouillage a un coût politique très concret : quand le centre parle d’une seule voix difficilement, il laisse le champ libre à une polarisation entre droite dure et RN.
Les contre-arguments existent, mais ils pèsent moins dans le débat
Les défenseurs du texte disent qu’il faut enfin rendre les décisions exécutoires. Les opposants répondent que le remède risque d’être plus brutal que le mal. Amnesty International estime que les « return hubs » exposent à des violations graves des droits fondamentaux et ne peuvent pas être mis en œuvre dans un cadre compatible avec ces droits. Cette critique ne porte pas seulement sur la morale du dispositif. Elle vise aussi son efficacité réelle : un système fondé sur la détention et la sous-traitance à des pays tiers peut multiplier les contentieux, les blocages diplomatiques et les coûts.
Il faut aussi regarder les intérêts en présence. Les partisans du durcissement parlent aux électeurs qui associent immigration, contrôle des frontières et ordre public. Les opposants, eux, défendent d’abord les garanties juridiques, mais aussi les administrations et les juges qui devront appliquer des règles plus complexes. Entre les deux, il y a la réalité matérielle : sans accords de réadmission avec les pays d’origine, sans laissez-passer consulaires et sans moyens administratifs, une décision de retour reste souvent théorique. C’est l’un des angles morts du débat français depuis des années.
Le précédent européen compte, lui aussi. Le pacte sur la migration et l’asile adopté en 2024 entre maintenant dans sa phase d’application, avec plusieurs textes qui entreront en vigueur à la mi-2026. Autrement dit, le vote du 17 juin 2026 ne ferme pas le dossier. Il ouvre au contraire une séquence où les États devront transformer des principes votés à Bruxelles en procédures concrètes. Et c’est souvent là que les tensions commencent.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue à deux niveaux. D’abord, la mise en œuvre du texte européen, qui dépendra des négociations finales et de la capacité des États membres à conclure des accords avec des pays tiers. Ensuite, la bataille politique française, où la droite et le RN cherchent déjà à installer l’idée qu’il existe une seule réponse sérieuse à l’immigration : le durcissement. Si ce cadrage s’impose, il pèsera sur la présidentielle bien avant le premier tour.



