Après la mort d’André Santini, Issy-les-Moulineaux tourne une page de 46 ans de pouvoir municipal et d’urbanisme
André Santini est mort à 85 ans après avoir dirigé Issy-les-Moulineaux depuis 1980. Sa disparition laisse la ville face à un héritage urbain fort, mais aussi à la question de sa succession politique.

Une ville, un homme, et quarante-six ans de pouvoir local
Que reste-t-il, quand un maire aura dirigé la même commune pendant près d’un demi-siècle ? À Issy-les-Moulineaux, la réponse tient en une évidence : une ville méconnaissable pour ceux qui l’ont connue avant. André Santini est mort à 85 ans, après avoir été maire depuis 1980 et après avoir incarné, jusqu’au bout, une forme de pouvoir local très français, très personnel, très durable.
La mairie d’Issy a confirmé son décès et rappelé qu’il avait transformé la commune des Hauts-de-Seine en territoire reconnu pour son dynamisme économique et technologique. Ce n’est pas un simple effet de communication. Dans cette ville limitrophe de Paris, la politique municipale a longtemps servi de moteur urbain, d’outil d’attractivité et de levier d’aménagement.
À l’échelle nationale, Santini appartenait à cette génération d’élus locaux qui ont fait de leur mairie une base de pouvoir, un laboratoire et parfois un royaume. Il a cumulé les fonctions, été ministre, député, président du Syndicat des eaux d’Île-de-France, et figure de la droite centriste pendant des décennies.
Le bâtisseur d’Issy-les-Moulineaux
Son héritage est d’abord visible dans le paysage. Issy-les-Moulineaux est passée d’une commune marquée par son histoire industrielle à une ville dense, connectée et très intégrée à la métropole parisienne. La municipalité rappelle elle-même que la transformation a pris plusieurs formes : développement du numérique, modernisation des services publics, soutien à de nouveaux quartiers et mise en avant d’une image de ville innovante.
L’exemple le plus souvent cité reste celui du numérique. La ville souligne qu’en mai 1996, elle a lancé issy.com, présenté comme le premier site Internet municipal de France. Depuis, l’offre s’est étendue aux démarches en ligne, au paiement de services, au stationnement dématérialisé, à l’open data et à d’autres outils censés simplifier la vie quotidienne.
Ce modèle a un bénéficiaire clair : les habitants qui utilisent ces services, mais aussi les entreprises et investisseurs attirés par une ville qui a cultivé très tôt son image de territoire agile. Les grands groupes, les promoteurs et les nouveaux quartiers ont trouvé dans cette stratégie un environnement favorable. En retour, la commune a renforcé ses recettes, son attractivité et son rang dans l’Ouest parisien.
Mais cette réussite a aussi un envers. Quand une ville mise autant sur la vitesse, l’innovation et les grands projets, les habitants les plus modestes peuvent se sentir moins écoutés. Les opérations d’aménagement, la densification et la montée des prix changent la vie locale autant qu’elles embellissent les façades. À Issy, la transformation a profité d’abord à ceux qui pouvaient accompagner cette montée en gamme.
Un maire de caractère, applaudi pour ses bons mots, contesté pour sa méthode
Au-delà du bâtisseur, il y avait le personnage. André Santini avait cultivé une réputation de gouailleur, de provocateur, de vrai corse dans la tradition politique la plus théâtrale. Ses formules ont longtemps circulé dans les couloirs de la vie publique. Elles ont nourri sa notoriété bien au-delà d’Issy-les-Moulineaux.
Cette liberté de ton allait avec une discipline de fer. Il restait très présent sur le terrain, et son engagement local a souvent été présenté comme total. Même lorsqu’il était malade, il avait choisi de briguer un nouveau mandat. Pour ses partisans, c’était le signe d’un attachement absolu à la commune. Pour d’autres, c’était aussi le symptôme d’un pouvoir local verrouillé, difficile à contester et peu disposé à se laisser interrompre.
Son bilan ne s’est jamais résumé aux réalisations urbaines. Depuis 2022, il faisait aussi face à des accusations graves, qui ont donné lieu à une enquête judiciaire. Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a par ailleurs annulé, en 2026, la délibération accordant à l’élu la protection fonctionnelle votée par le conseil municipal en 2022. Ce point compte politiquement : il montre qu’une partie des contre-pouvoirs locaux et judiciaires n’a pas laissé l’affaire sans suite.
Sur ce terrain, les intérêts divergent nettement. Les soutiens de Santini mettent en avant l’ancienneté de son mandat, son expérience et sa capacité à faire avancer les dossiers. Ses détracteurs, eux, rappellent qu’un long règne municipal ne protège ni des dérives du pouvoir ni des accusations qui fragilisent la confiance publique. À Issy, les deux lectures coexistent encore.
Ce que son départ change vraiment
Sa disparition ouvre une page nouvelle pour une ville qui s’est longtemps confondue avec lui. Quand un maire reste en place autant d’années, il ne se contente pas de gérer une collectivité. Il façonne des réseaux, des habitudes administratives, une manière de parler aux habitants, aux entreprises et aux partenaires institutionnels. La relève doit alors faire plus que succéder à un nom : elle doit reprendre un système.
Concrètement, Issy-les-Moulineaux reste un territoire pris dans de fortes contraintes. La commune doit continuer à arbitrer entre logement, attractivité économique, transports, aménagement urbain et services publics. Elle s’inscrit aussi dans des échelles plus larges, avec l’intercommunalité Grand Paris Seine Ouest et la métropole du Grand Paris, qui pèsent sur une partie des décisions structurantes.
Pour les habitants, l’enjeu immédiat est simple : savoir si la prochaine séquence prolongera ce modèle ou ouvrira une inflexion. Pour les élus d’opposition, c’est une occasion de rouvrir le débat sur la gouvernance locale, le rythme des projets et la place donnée au contrôle démocratique. Pour la majorité sortante, c’est une question de continuité.
Ce qui se joue dépasse enfin le cas d’Issy. La trajectoire de Santini raconte celle de nombreux maires français : leur capacité à transformer une ville, mais aussi la difficulté de séparer l’action publique du pouvoir personnel quand le même homme reste en place pendant plusieurs décennies. C’est là, sans doute, que se situe la vraie portée de cette disparition.
Horizon
Dans les prochains jours, il faudra surveiller la réorganisation de la mairie, les hommages officiels et la façon dont la majorité municipale entend sécuriser la continuité. À plus long terme, la vraie question sera celle de la succession politique : qui peut reprendre Issy-les-Moulineaux après un tel règne, et avec quel mandat de rupture ou de continuité ?



