À l’Assemblée, la loi agricole ravive la fracture entre soutien aux filières et refus du retour de pesticides contestés
L’Assemblée a adopté le compromis sur la loi agricole, mais une vive tension a opposé Élisabeth Borne et Annie Genevard au sujet de l’acétamipride.

Quand une loi agricole finit en tension politique
Quand une loi censée soulager les agriculteurs déclenche une dispute au milieu de l’Assemblée, la question n’est plus seulement juridique. Elle devient très concrète : qui protège-t-on, et à quel prix pour la santé, l’environnement et la compétitivité des filières ?
C’est exactement ce que révèle la séquence de lundi soir au Palais Bourbon. Les députés ont adopté le compromis issu de la commission mixte paritaire sur le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, après des semaines de débats tendus. Le texte suit un parcours accéléré depuis son dépôt par le gouvernement le 8 avril 2026. Il a déjà été adopté à l’Assemblée le 2 juin, puis au Sénat le 2 juillet, avant l’accord trouvé en CMP le 16 juillet.
Mais, en marge du vote, une autre bataille a éclaté. Dans les travées, Élisabeth Borne a reproché à Annie Genevard de ne pas avoir retenu un amendement qu’elle avait déposé avec plusieurs parlementaires. L’objet du texte était clair : supprimer la possibilité de réintroduire à titre dérogatoire l’acétamipride et le flupyradifurone, deux substances controversées. La scène a été suffisamment vive pour résumer à elle seule le malaise du moment : un texte voulu pour pacifier le monde agricole, et qui ravive au contraire une ligne de fracture politique majeure.
Le fond du conflit : deux pesticides, deux visions de l’agriculture
Le cœur du désaccord tient à un article très sensible du projet de loi. Le compromis de la CMP prévoit que l’Agence nationale de sécurité sanitaire puisse autoriser, dans certains cas, une réintroduction dérogatoire de ces deux insecticides, encore autorisés dans d’autres pays de l’Union européenne mais interdits en France. L’idée est de répondre à des filières en impasse, notamment celles qui disent ne plus disposer d’alternative efficace contre certains ravageurs.
Pour les filières qui poussent ce retour, l’enjeu est simple : rester productives face à la concurrence européenne. C’est l’argument mis en avant par plusieurs organisations agricoles, qui voient dans ces dérogations un outil de survie économique. À l’inverse, les opposants soulignent que le dossier n’est pas seulement technique. Il touche à des substances classées parmi les néonicotinoïdes ou proches de leur mode d’action, accusées de peser sur les pollinisateurs et plus largement sur l’environnement. Dans la discussion parlementaire, cette opposition n’a rien d’abstrait : elle oppose des modèles de production, mais aussi des intérêts économiques très différents selon les cultures, les tailles d’exploitation et les débouchés.
Le gouvernement a tenté d’amortir la polémique. Un amendement a été déposé pour donner six mois à l’Anses, au lieu de deux, afin qu’elle rende un avis sur une éventuelle réintroduction. L’exécutif a donc cherché à repousser le calendrier, sans fermer la porte sur le fond. Ce choix dit beaucoup du rapport de force actuel : l’exécutif veut éviter de braquer les syndicats agricoles, tout en limitant le risque politique d’un texte perçu comme un retour brutal des pesticides interdits.
Pourquoi cette colère dépasse le seul cas Genevard
La scène entre Élisabeth Borne et Annie Genevard n’est pas qu’un accrochage personnel. Elle traduit une fracture au sein même du camp gouvernemental. D’un côté, des élus et responsables qui veulent montrer qu’ils restent sensibles à l’alerte environnementale et à la contestation citoyenne. De l’autre, une ministre de l’Agriculture qui assume de donner des réponses rapides à des filières en difficulté, au risque de heurter la moitié de sa majorité.
Cette tension est d’autant plus forte que le sujet a déjà laissé des traces. Au printemps, les débats à l’Assemblée ont montré que la réintroduction de l’acétamipride, absente du texte initial, pouvait s’inviter dès l’ouverture de l’examen parlementaire. En commission comme dans l’hémicycle, les groupes de gauche ont dénoncé un “cheval de Troie” pour faire revenir des substances qu’ils jugent incompatibles avec la protection de la santé et de la biodiversité. À l’autre bout du spectre, les soutiens du texte estiment au contraire que la France s’isole en maintenant des interdictions que ses voisins n’appliquent pas tous de la même façon.
Le gouvernement a aussi dû composer avec une opinion publique devenue plus attentive à ces dossiers. Le dossier est désormais chargé politiquement par la mobilisation contre la loi Duplomb, qui avait déjà cristallisé le débat autour de l’acétamipride. Le précédent compte, car il montre qu’un sujet agricole peut sortir du cercle des professionnels et devenir une controverse nationale. Dans ce cas, le coût politique n’est pas réparti de la même manière : les grandes filières en recherche d’outils phytosanitaires gagnent une marge de manœuvre, mais les apiculteurs, les défenseurs de l’environnement et une partie des consommateurs y voient un recul.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
La suite se joue à très court terme. Après l’adoption du texte par l’Assemblée dans la nuit du 20 au 21 juillet 2026, le Sénat doit encore se prononcer sur les conclusions de la CMP. Si la majorité de droite et du centre confirme l’accord, la loi pourra être définitivement adoptée. Mais le vrai test viendra ensuite : la mise en œuvre des dérogations, le rôle réel de l’Anses et les arbitrages réglementaires qui diront si ce compromis reste une réponse d’urgence ou s’il ouvre une nouvelle séquence de conflit agricole et sanitaire.



