Europe face Chine et divisions internes : pourquoi l’Union européenne peine à protéger ses citoyens et ses industries
Le SCAF s’enlise, le Brexit ravive les bilans et Bruxelles durcit sa réponse commerciale à la Chine. L’article montre comment l’UE tente de protéger ses intérêts sans surmonter ses blocages.

Une Europe qui promet beaucoup, mais qui avance au ralenti
Est-ce que l’Union européenne sait encore faire naître de grands projets industriels, protéger ses entreprises et parler d’une seule voix face aux puissances qui montent ? La réponse reste embarrassante. Sur la défense, sur le commerce, sur la relation avec le Royaume-Uni, Bruxelles et les capitales avancent, mais rarement au même rythme. Et souvent trop tard.
Le problème n’est pas l’absence d’outils. L’Europe en a. Elle peut signer des accords, lancer des enquêtes commerciales, imposer des droits de douane et construire des coopérations militaires. Mais elle reste prisonnière de ses divisions internes. Quand il faut arbitrer entre souveraineté industrielle, intérêts nationaux et marché unique, les compromis s’étirent. Et les projets perdent leur élan.
Le SCAF, symbole d’une défense européenne encore inachevée
Le Système de combat aérien du futur, ou SCAF, devait incarner une nouvelle étape de la coopération franco-allemande, avec l’Espagne. L’idée était simple sur le papier : concevoir ensemble un successeur au futur avion de combat, autour d’un appareil, de drones associés et d’un cloud de combat. Sur le terrain, c’est bien plus compliqué. Le programme reste officiellement porté par les trois pays, mais il a été miné par les désaccords sur la répartition industrielle, la gouvernance et le partage des tâches entre industriels. Fin 2025, Paris et Berlin disaient encore rester déterminés à le mener à bien, tout en préparant la phase suivante. En juillet 2026, les deux gouvernements ont de nouveau réaffirmé leur coopération stratégique, sans régler publiquement toutes les tensions du dossier.
Le cœur du blocage est connu. Plus un programme d’armement réunit de partenaires, plus les exigences divergent. Chaque État veut préserver ses emplois, ses bureaux d’études et sa place dans la chaîne de valeur. Résultat : la coopération peut coûter plus cher qu’un développement national si la coordination dévore le temps et l’argent. C’est le prix politique de la souveraineté partagée. Les grands groupes y trouvent des marchés, les sous-traitants espèrent des retombées, mais les armées veulent surtout des équipements disponibles vite et sans surcoût.
Ce débat n’est pas abstrait. La France pousse aussi des capacités plus immédiatement disponibles, comme la lutte anti-drones sur avion de combat, que la DGA présente comme urgente et à coût modéré. En parallèle, l’armée française insiste sur les enseignements de la guerre en Ukraine : il faut accélérer l’innovation, renforcer la défense sol-air et produire plus vite. Autrement dit, le temps long des grands programmes se heurte au temps court des besoins opérationnels.
Brexit, dix ans après : un rappel utile, mais pas une solution magique
Le Brexit nourrit régulièrement un réflexe européen : face à la sortie britannique, beaucoup redécouvrent les avantages du club commun. Dix ans après le référendum du 23 juin 2016, le Parlement européen a consacré un message clair : l’heure est à tirer les leçons et à penser la relation future entre l’Union et le Royaume-Uni. La Commission elle-même organise des événements de bilan, preuve que le sujet reste politique, pas seulement historique.
Mais le Brexit ne répare rien par lui-même. Il rappelle seulement ce qui se passe quand un État quitte le cadre commun : les frictions commerciales, les renégociations permanentes, les incertitudes pour les entreprises et les débats sans fin sur les règles du jeu. Pour Bruxelles, l’enjeu n’est pas de célébrer un échec britannique. C’est de montrer que l’intégration européenne produit encore des résultats concrets pour les citoyens et les entreprises. Sinon, le discours pro-européen reste défensif.
Face à la Chine, l’Europe passe enfin du discours aux mesures
Sur la Chine, le procès fait à Bruxelles est plus fragile qu’il n’en a l’air. Oui, l’Union a longtemps défendu le libre-échange et tardé à muscler sa réponse. Mais elle a désormais sorti plusieurs instruments. En 2026, la Commission a imposé des droits antidumping sur des pneus pour voitures et camions légers en provenance de Chine, sur des cylindres en acier sans soudure haute pression, et a aussi lancé d’autres procédures de défense commerciale. Elle a en outre appliqué de nouvelles règles de protection du secteur sidérurgique contre la surcapacité mondiale.
Les chiffres donnent l’ampleur du sujet. En 2025, le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 359,9 milliards d’euros. Les importations européennes depuis la Chine ont pesé 559,5 milliards d’euros, contre 199,5 milliards d’euros d’exportations vers la Chine. La Chine reste donc à la fois un partenaire indispensable et un concurrent redoutable. Les secteurs les plus exposés sont souvent ceux qui emploient beaucoup, fabriquent en série et travaillent avec des marges serrées : acier, batteries, pneus, électronique, automobile.
Le vrai dilemme se trouve là. Protéger davantage l’industrie européenne peut soutenir des usines, des emplois et des chaînes de valeur locales. Mais cela peut aussi renchérir certaines importations et provoquer des représailles commerciales. À l’inverse, rester ouvert sans défense spécifique expose les producteurs européens à une concurrence jugée déloyale par Bruxelles. La Commission a clairement choisi une voie intermédiaire : défendre le marché, sans fermer la porte. C’est une ligne de crête, mais elle est désormais assumée.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Les prochaines semaines diront si l’Europe sait encore transformer ses principes en décisions. Côté défense, il faudra suivre l’évolution réelle du SCAF et la capacité franco-allemande à dépasser les blocages industriels. Côté commerce, il faudra regarder si les nouvelles mesures contre les importations chinoises s’installent dans la durée ou provoquent de nouvelles tensions. Et côté politique, le test reste le même : l’Union peut-elle protéger, produire et décider plus vite que ses rivaux ?



