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ÉPHéMéRIDES Ça s'est passé…

Le 15 octobre 1963 : la France quitte Bizerte, sept ans après l’indépendance tunisienne, et cède sa base stratégique

Une indépendance proclamée ne signifie pas toujours une souveraineté pleinement exercée. Le départ français de Bizerte éclaire encore la transformation des partenariats militaires et les équilibres délicats de la relation franco-tunisienne.

évacuation de Bizerte
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Le 15 octobre 1963, la France achève l’évacuation de sa base aéronavale de Bizerte. La Tunisie est pourtant indépendante depuis sept ans : ce départ clôt une longue confrontation sur le contrôle d’un site stratégique, comme le rappelle la Revue Défense Nationale dans son analyse des rapports franco-tunisiens. L’épisode pose une question qui dépasse son époque : que vaut une souveraineté reconnue si une puissance étrangère conserve la maîtrise d’une partie du territoire ?

Une Tunisie indépendante, une base toujours française

Le point de départ est une signature. Le 20 mars 1956, au Quai d’Orsay, le président du Conseil tunisien Tahar Ben Amar et le ministre français des Affaires étrangères Christian Pineau concluent le protocole reconnaissant l’indépendance de la Tunisie. Il abroge le traité du Bardo, conclu le 12 mai 1881, qui avait instauré le protectorat. Les Archives diplomatiques sur la reconnaissance de l’indépendance tunisienne retracent cette rupture juridique.

Mais la fin du protectorat ne règle pas immédiatement le stationnement des forces françaises. Un accord intervenu le 17 juin 1958 entre Habib Bourguiba et Charles de Gaulle prévoit leur départ, à l’exception de la base aéronavale de Bizerte. Cette exception, documentée par le Service historique de la Défense dans son inventaire consacré à la Tunisie, devient le nœud du différend.

Pour Bourguiba, premier président de la République tunisienne, l’évacuation relève de la souveraineté nationale. Pour Paris, Bizerte reste un point d’appui stratégique. En pleine guerre froide, de Gaulle refuse notamment de risquer de voir la base passer sous le contrôle de forces hostiles. Cette préoccupation apparaît dans le récit historique de la bataille franco-tunisienne publié par Le Monde.

Les deux raisonnements ne portent donc pas sur le même objet. Tunis demande qui décide sur son territoire. Paris défend l’utilité d’une installation militaire. Bizerte concentre cette contradiction : l’indépendance est reconnue, mais son exercice demeure limité par une présence étrangère.

En 1961, la confrontation bascule dans la force. Selon le compte rendu militaire de la crise de Bizerte conservé au Service historique de la Défense, le refus français de quitter la base entraîne un blocus tunisien, puis une intervention française. Un cessez-le-feu intervient le 23 juillet. Il interrompt les combats ; il ne résout pas encore la question du départ.

Le 15 octobre 1963, un retrait plutôt qu’une rupture

Deux ans plus tard, l’évacuation arrive à son terme. La chronologie des événements de 1963 publiée par Le Monde confirme précisément la date du 15 octobre. Il ne s’agit donc ni du jour de l’indépendance tunisienne, ni de celui des combats de Bizerte, mais de l’achèvement du retrait de la base française.

Le reportage publié ce jour-là décrit le passage prévu du dernier convoi par le goulet reliant la base à la mer. Les autorités tunisiennes demandent d’éviter les provocations. Une grande partie des installations fixes doit rester sur place, et des officiers français poursuivre une mission de formation. Ce témoignage contemporain sur l’évacuation de Bizerte montre un départ préparé dans un esprit de coopération.

La nuance compte. L’expression « dernières forces françaises » désigne ici la fin du dispositif militaire tenant la base. Elle ne signifie pas la disparition instantanée de toute présence française, ni de toute assistance technique. La Tunisie reprend le contrôle du site ; les deux pays peuvent continuer à travailler ensemble.

Le lendemain, un éditorial du Monde insiste sur la reconversion civile de la base et sur les négociations qui l’ont préparée. Des ateliers avaient déjà pris des commandes civiles avant le départ définitif. Cette analyse de la reconversion de Bizerte en octobre 1963 rappelle que l’après-base constitue aussi un enjeu industriel et économique.

Bizerte invite ainsi à distinguer deux choses souvent confondues : renoncer au contrôle d’un territoire et renoncer à une relation. La première décision peut être la condition de la seconde. Une coopération n’a pas la même portée lorsqu’elle succède à une emprise contestée ou lorsqu’elle repose sur un accord librement négocié.

En 2026, coopérer sans confondre partenariat et emprise

Ce débat concerne directement la politique française actuelle. Au Sénégal, les installations militaires occupées par la France ont été entièrement restituées en 2025. Une lettre d’intention signée le 15 juillet 2025 prévoit la poursuite d’un partenariat sans emprises permanentes, mais avec des accès navals et aéroportuaires pour les forces françaises. Le bilan officiel de la coopération franco-sénégalaise décrit cette nouvelle organisation.

Il serait trompeur d’assimiler ce retrait à la crise de Bizerte : les cadres historiques et les modalités diffèrent. Le rapprochement éclaire néanmoins une même distinction. La présence d’une base permanente et la possibilité de coopérer militairement ne sont pas synonymes. Pour Paris, l’influence peut aussi passer par la formation, les échanges et des accès négociés plutôt que par la maîtrise d’une installation.

Dans la relation avec Tunis, un autre cadre illustre cette logique. La France a pris, le 1er janvier 2026, la présidence du « 5+5 Défense ». Ce dialogue réunit cinq États de la rive nord de la Méditerranée et cinq de la rive sud, dont la Tunisie. La présentation de la politique méditerranéenne française précise ce fonctionnement multilatéral.

Le changement de cadre est significatif : il s’agit de discuter entre États, non de défendre le maintien d’une base héritée du protectorat. Cela ne supprime ni les divergences ni les rapports de force. Mais la question politique devient celle des priorités définies ensemble et de la capacité de chaque partenaire à consentir aux engagements pris.

Les liens dépassent largement la défense. Dans sa fiche bilatérale mise à jour le 3 avril 2026, le Quai d’Orsay indique que le groupe Agence française de développement a soutenu environ 200 projets et programmes en Tunisie depuis 1992, pour plus de quatre milliards d’euros d’engagements financiers. La même fiche sur les relations franco-tunisiennes en 2026 mentionne 20 236 Français inscrits au registre consulaire en Tunisie.

Ces chiffres montrent pourquoi la souveraineté ne signifie pas l’isolement. Les financements, les mobilités et les relations humaines créent des intérêts communs. Ils posent aussi une exigence : distinguer le partenariat de la dépendance, et rendre lisibles ses objectifs, ses conditions et ses bénéficiaires.

Le respect de la souveraineté ne dispense pas davantage de défendre des droits. Le 2 juillet 2026, à propos du journaliste franco-tunisien Mourad Zeghidi, le ministère français des Affaires étrangères fait état de démarches auprès de Tunis et de sa protection consulaire, tout en invoquant le respect de la souveraineté tunisienne. Cette position diplomatique française exprimée en juillet 2026 expose un équilibre difficile : intervenir pour un ressortissant sans prétendre décider à la place d’un autre État.

Soixante-trois ans après l’évacuation, Bizerte n’offre donc pas une recette diplomatique. Elle donne un repère : la souveraineté proclamée doit pouvoir s’exercer concrètement. Pour la France, reconnaître cette exigence n’interdit ni la coopération ni la défense de ses intérêts. Cela oblige à en négocier les moyens, plutôt qu’à considérer une présence acquise comme un droit permanent.

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