Désinformation électorale : comment les faux récits peuvent brouiller le choix des citoyens en 2027
Des réseaux prorusses ont ciblé plusieurs personnalités susceptibles de concourir en 2027. Faux sites, vidéos truquées et comptes coordonnés cherchent surtout à affaiblir la confiance dans les candidats, les médias et les institutions.

Plusieurs candidats déclarés ou pressentis pour 2027 ont été visés par des opérations attribuées à des réseaux prorusses. Faux sites, vidéos manipulées et comptes coordonnés cherchent moins à imposer un candidat qu’à affaiblir la confiance dans les médias, les institutions et le processus électoral.
Un prompt optimisé est pré-rempli pour chaque moteur. Les résultats générés par l'IA peuvent différer du contenu original.
Comment savoir si une vidéo politique montre un fait réel, une image truquée ou une opération destinée à semer le doute ? À l’approche de la présidentielle de 2027, cette question ne concerne plus seulement les spécialistes de la cybersécurité. Elle touche directement les électeurs, les candidats et les médias.
Une campagne électorale déjà exposée aux manipulations
Plusieurs personnalités déclarées ou pressenties pour l’Élysée ont été visées par des campagnes de désinformation en ligne. Édouard Philippe, Gabriel Attal et Raphaël Glucksmann apparaissent parmi les cibles identifiées ces derniers mois.
Le phénomène n’est pas nouveau. Mais il change d’échelle et de méthode. Les opérations ne consistent plus seulement à publier un faux message. Elles cherchent aussi à donner à ce message l’apparence d’une information vérifiée.
En France, la détection de ces campagnes relève notamment de VIGINUM. Ce service rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale observe les ingérences numériques étrangères visant le débat public. Il ne s’agit pas d’un arbitre général de la vérité en ligne. Sa mission consiste à caractériser des opérations coordonnées et liées à des acteurs étrangers.
Dans un rapport publié en mai 2025, VIGINUM a documenté 77 opérations attribuées au mode opératoire informationnel russe Storm-1516, entre son apparition supposée et le 5 mars 2025. Un mode opératoire désigne ici une organisation récurrente de techniques, de comptes et de contenus destinés à influencer un public.
Storm-1516 : fabriquer, relayer, crédibiliser
Storm-1516 fonctionne par étapes. D’abord, des contenus trompeurs sont produits et publiés en ligne. Ils peuvent prendre la forme de faux articles, de vidéos manipulées ou de récits entièrement fabriqués.
Ensuite, ces contenus sont relayés par plusieurs comptes et sites. Certains reprennent l’identité visuelle de médias français connus. L’objectif est simple : créer un premier signal de crédibilité avant de pousser le récit vers un public plus large.
Dans le cas visant Raphaël Glucksmann, un faux site utilisant les codes visuels du média Blast aurait diffusé une accusation contre son entourage. Le candidat a indiqué, le 4 août, que le SGDSN l’avait informé d’une attaque attribuée à Storm-1516, qu’il a décrite comme pilotée par le GRU, le renseignement militaire russe.
Une enquête du parquet de Paris a ensuite été ouverte concernant cette affaire. Cette procédure judiciaire ne préjuge pas, à elle seule, de l’issue des investigations. Elle montre toutefois que les opérations de désinformation peuvent rapidement dépasser le cadre des réseaux sociaux.
Édouard Philippe a également été ciblé par des vidéos générées ou modifiées grâce à l’intelligence artificielle. Certaines présentaient de manière trompeuse des informations sur son état de santé. Selon des éléments rapportés par les services de sécurité, la visibilité de ces opérations est toutefois restée relativement faible sur les plateformes.
Cette limite est importante. Une opération peut être techniquement sophistiquée sans devenir automatiquement virale. Son efficacité dépend de la reprise par des internautes, des influenceurs, des responsables politiques ou des médias.
Un autre réseau visé contre Gabriel Attal
Gabriel Attal a été la cible d’une opération attribuée avec un niveau de confiance élevé au réseau Matriochka. Des publications apparues sur X ont usurpé l’identité visuelle de médias français. Elles diffusaient de fausses informations sur l’ancien Premier ministre et sur son programme.
Le réseau Matriochka repose sur une mécanique différente. Des comptes initiaux, parfois appelés « seeders », publient un contenu trompeur. D’autres comptes, les « quoters », le relaient ensuite sous des publications de médias, de personnalités ou de cellules de vérification.
Cette stratégie poursuit un double objectif. Elle cherche à faire circuler le faux récit. Mais elle peut aussi provoquer une réaction des journalistes et des vérificateurs. En répondant à une accusation fausse, ceux-ci contribuent parfois à lui donner une visibilité supplémentaire.
Le procédé ressemble à une forme d’« astroturfing » numérique. Ce terme désigne une mobilisation artificielle qui donne l’impression qu’un message vient spontanément de nombreux citoyens. En réalité, les comptes sont coordonnés ou alimentés par une même opération.
Le but n’est pas toujours de faire gagner un candidat
La première conséquence politique est souvent moins visible qu’un basculement électoral. Les réseaux cherchent à fragiliser la confiance dans les institutions, les médias et les responsables publics.
VIGINUM estime que Storm-1516 vise principalement à décrédibiliser le gouvernement ukrainien et à réduire le soutien occidental à l’Ukraine. Le réseau cible aussi des personnalités politiques occidentales, leurs proches et des responsables institutionnels, notamment à l’approche d’élections.
Cette logique ne signifie pas nécessairement qu’un candidat précis est systématiquement favorisé. Elle peut surtout nourrir l’idée que tous les responsables mentent, que tous les médias manipulent ou qu’aucune information ne peut être vérifiée.
Les candidats visés ont intérêt à faire connaître les attaques pour protéger leur réputation. Les autorités, elles, doivent documenter les opérations sans amplifier les contenus trompeurs. Les médias se trouvent entre ces deux exigences : informer rapidement, tout en évitant de transformer une fausse accusation en sujet central.
Les citoyens ne sont pas exposés de la même manière. Les personnalités nationales disposent d’équipes capables de surveiller les réseaux et de saisir la justice. Les élus locaux, les militants et les citoyens ordinaires ont moins de moyens pour répondre à une vidéo truquée ou à une campagne de harcèlement.
Des réponses françaises et européennes, avec des limites
Le gouvernement a présenté, le 22 juillet, un projet de loi destiné à renforcer la lutte contre les ingérences dans la vie démocratique. Le texte prévoit notamment de faciliter les procédures judiciaires en urgence contre la diffusion massive de fausses informations et de durcir certaines sanctions électorales.
La réponse ne repose pas uniquement sur la loi française. Le règlement européen sur les services numériques, le DSA, impose aux très grandes plateformes et aux moteurs de recherche d’évaluer et de réduire les risques systémiques qui menacent le débat public et les processus électoraux.
Depuis le 10 octobre 2025, les règles européennes sur la publicité politique imposent aussi d’indiquer clairement qui finance une annonce, quelle élection elle concerne et si des techniques de ciblage ont été utilisées. Le règlement vise la transparence. Il ne permet pas, à lui seul, de vérifier la véracité de chaque message politique.
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle prévoit de son côté une information claire pour certains contenus générés ou manipulés par IA. Cette obligation peut aider les utilisateurs à repérer un contenu artificiel. Elle ne résout pas tous les problèmes, notamment lorsque la vidéo est publiée hors des circuits publicitaires ou par des comptes anonymes.
Les plateformes bénéficient d’un cadre plus précis. En contrepartie, elles doivent améliorer leur détection et leur coopération avec les autorités. Les défenseurs des libertés publiques rappellent toutefois qu’une lutte trop large contre la désinformation pourrait conduire à des retraits excessifs ou à une surveillance disproportionnée des opinions politiques.
Ce qu’il faudra surveiller avant 2027
Les prochaines opérations pourraient viser d’autres personnalités, mais aussi des thèmes sensibles : la guerre en Ukraine, l’immigration, le pouvoir d’achat, la sécurité ou la santé des candidats.
VIGINUM estime que Storm-1516 adapte régulièrement ses techniques pour contourner la modération, renforcer la crédibilité de ses contenus et dissimuler ses infrastructures. Les campagnes pourraient donc devenir plus difficiles à attribuer et plus rapides à diffuser.
Le prochain test majeur sera celui de la capacité des autorités, des plateformes et des rédactions à réagir sans amplifier les faux récits. Il faudra aussi suivre l’examen du projet de loi français, l’application concrète des règles européennes et les signalements qui émergeront à mesure que la campagne présidentielle se précisera.
Dans cette bataille, l’enjeu ne sera pas seulement de supprimer les fausses informations. Il consistera aussi à préserver la possibilité, pour les électeurs, de distinguer une accusation politique, une erreur journalistique et une opération étrangère coordonnée.



