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ÉLECTIONS La bataille des mots

Pourquoi un slogan de 2002 continue de parler aux citoyens face au conflit entre vies quotidiennes et profits

Né après la catastrophe d’AZF, le slogan d’Olivier Besancenot a marqué la présidentielle de 2002. Sa reprise par Emmanuel Macron en 2022 révèle sa portée citoyenne et les tensions qu’il continue de cristalliser.

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En bref

Candidat de la LCR en 2002, Olivier Besancenot obtient 4,25 % des voix avec une formule inspirée par la catastrophe d’AZF. Reprise par Philippe Poutou puis Emmanuel Macron en 2022, elle oppose la protection des citoyens aux logiques de rentabilité, tout en changeant de portée selon ceux qui l’emploient.

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Comment une phrase imprimée sur une affiche peut-elle survivre à une campagne électorale ? En 2002, Olivier Besancenot répond à cette question avec un slogan simple : « Nos vies valent plus que leurs profits ». Vingt ans plus tard, la formule est encore reprise, discutée et disputée.

Un slogan né dans une France sous tension

La campagne présidentielle de 2002 se déroule dans un climat politique exceptionnel. Le 21 avril, Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour face à Jacques Chirac. À gauche, plusieurs candidatures divisent l’électorat, tandis que l’extrême gauche trotskiste présente trois candidats.

Dans ce paysage éclaté, Olivier Besancenot défend les couleurs de la Ligue communiste révolutionnaire, la LCR. Il n’a alors que 27 ans. Il travaille comme facteur et se présente comme un candidat qui entend conserver un lien direct avec le monde du travail.

Le contraste avec les responsables politiques installés marque les esprits. Besancenot insiste sur sa situation professionnelle et sur son salaire, présenté dans sa profession de foi à hauteur de 8 000 francs par mois, soit environ 1 600 euros selon la conversion reprise à l’époque.

Il résume cette différence dans une formule devenue célèbre : « À la fin de cette campagne, la différence avec les autres candidats, qui comme moi, peut-être ne seront pas élus à vie, c’est qu’eux retourneront sur les bancs de l’Assemblée, quand moi je renfourcherai mon vélo. »

Le slogan « Nos vies valent plus que leurs profits » apparaît dans le programme et dans la profession de foi du candidat. Il oppose deux priorités : d’un côté, les conditions concrètes d’existence ; de l’autre, la recherche de rentabilité des entreprises et des investisseurs.

AZF, l’arrière-plan d’une formule

La phrase prend une résonance particulière après l’explosion de l’usine AZF, à Toulouse. Le 21 septembre 2001, un hangar de stockage de nitrate d’ammonium explose sur ce site industriel classé Seveso. La catastrophe fait 31 morts et provoque d’importants dégâts dans plusieurs quartiers de la ville.

Le bilan humain comprend 21 salariés de l’usine, ainsi que d’autres victimes présentes à proximité. Des milliers de personnes sont également blessées ou touchées par les destructions. L’explosion intervient dans une période où la question de la sécurité industrielle revient brutalement au premier plan.

Le suivi de Santé publique France sur les conséquences sanitaires de l’explosion d’AZF rappelle que l’accident a durablement affecté la santé et les conditions de vie des habitants de Toulouse.

Olivier Besancenot a expliqué par la suite que cette catastrophe avait inspiré le slogan. Dans ce contexte, la phrase ne renvoie pas seulement à une critique générale du capitalisme. Elle évoque aussi une question très concrète : jusqu’où accepter les risques liés à l’activité industrielle au nom de la production et du profit ?

La LCR inscrit cette dénonciation dans un projet révolutionnaire. Pour Besancenot, la révolution ne signifie pas nécessairement la violence. Il la décrit plutôt comme un moyen de remettre à l’endroit un monde qu’il juge profondément déséquilibré : « Quand un monde tourne définitivement à l’envers, il faut le remettre à l’endroit. »

Un jeune candidat, un résultat supérieur aux attentes

Le choix de Besancenot intervient après l’échec des discussions entre les différentes organisations trotskistes pour désigner un candidat commun. La LCR retient finalement le plus jeune prétendant. Son image souriante et dynamique tranche avec celle, plus traditionnelle, de nombreux responsables de l’extrême gauche.

Le 21 avril 2002, il recueille 1 210 562 voix, soit 4,25 % des suffrages exprimés. Les résultats officiels du ministère de l’Intérieur pour le premier tour de 2002 situent ainsi Besancenot devant plusieurs candidats de partis de gouvernement, dont Robert Hue et Christine Boutin.

Ce score reste éloigné d’une qualification pour le second tour. Il représente toutefois une percée pour la LCR. Le parti dispose désormais d’une figure nationale et d’un message immédiatement identifiable. Surtout, il montre qu’une candidature très minoritaire peut imposer des thèmes dans le débat public.

Le succès du slogan repose aussi sur sa construction. Il est court. Il se comprend sans explication. Il désigne un conflit entre « nos vies » et « leurs profits », sans employer de vocabulaire technique. Chacun peut y projeter ses propres inquiétudes : emploi, salaires, santé, sécurité au travail ou services publics.

Une formule reprise, mais avec un autre sens

Le slogan ne disparaît pas après 2002. Olivier Besancenot le reprend lors de sa candidature de 2007. Il est ensuite associé à Philippe Poutou, candidat du Nouveau Parti anticapitaliste, le parti qui succède à la LCR.

Cette continuité profite d’abord à l’extrême gauche. La phrase devient une signature politique. Elle affirme que les décisions économiques doivent être jugées à l’aune de leurs effets sur les salariés, les habitants et les personnes les plus exposées, plutôt qu’à partir des seuls résultats financiers.

Mais la formule dépasse progressivement son camp d’origine. En avril 2022, Emmanuel Macron la reprend sous une forme proche lors d’un meeting consacré notamment aux révélations sur les pratiques du groupe Orpea dans les maisons de retraite : « Nos vies, leurs vies, valent plus que tous les profits. »

La reprise du slogan par Emmanuel Macron en 2022 et la réaction de Philippe Poutou illustrent le déplacement de la formule. Dans la bouche du candidat du centre, elle sert à dénoncer les dérives d’un secteur privé confronté à la question de la prise en charge des personnes âgées.

Pour le NPA, cette utilisation pose toutefois un problème politique. Le parti considère que le slogan porte une critique globale du système économique, et pas seulement une condamnation de certaines pratiques dans les Ehpad. La même phrase peut donc défendre des politiques très différentes selon celui qui l’emploie.

Pourquoi ce slogan reste efficace

La force de la formule tient à cette double capacité. Elle est assez générale pour être comprise par tous. Pourtant, elle renvoie à des conflits très concrets entre salariés et employeurs, habitants et industriels, patients et groupes privés, citoyens et décideurs publics.

Elle bénéficie aux mouvements qui veulent dénoncer la priorité donnée à la rentabilité. Elle peut aussi être récupérée par des responsables qui cherchent à répondre à une indignation populaire sans reprendre le programme anticapitaliste qui l’accompagnait en 2002.

Pour les citoyens, l’enjeu est donc de distinguer les mots des politiques réellement proposées. Affirmer que la vie vaut plus que le profit ne précise ni les règles à adopter, ni les financements à mobiliser, ni les contrôles à renforcer. Le slogan ouvre un débat. Il ne le tranche pas.

Son histoire montre néanmoins la puissance durable d’une phrase politique. Née dans le sillage d’une catastrophe industrielle et portée par un jeune facteur candidat à l’Élysée, elle a fini par circuler bien au-delà de la LCR. Depuis, chaque reprise rappelle une chose : les slogans changent de locuteur, mais les tensions sociales auxquelles ils répondent restent bien présentes.

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