Le 27 juillet 1794 : Robespierre tombe, et la Révolution découvre le prix du pouvoir concentré
Thermidor n’est pas seulement la fin d’un homme. C’est le moment où une coalition inquiète préfère briser l’exécutif révolutionnaire plutôt que laisser la peur gouverner durablement les institutions.

Le 27 juillet 1794, 9 thermidor an II dans le calendrier révolutionnaire, Maximilien de Robespierre est renversé à la Convention nationale. En quelques heures, celui qui incarnait la vertu révolutionnaire, la centralisation du salut public et l’inflexibilité face aux ennemis de la République devient l’homme à abattre.
Thermidor n’est pas une simple chute personnelle. C’est une scène politique brutale : un pouvoir d’exception, né de la guerre et de la peur, se retourne contre ceux qui l’ont porté. Pour la France d’aujourd’hui, où les débats sur le 49.3, la dissolution, la majorité relative et la place du Parlement restent vifs, l’épisode rappelle une règle froide : quand le pouvoir se concentre trop, il finit souvent par produire sa propre coalition de rejet.
Une République assiégée, une Révolution qui s’est durcie
Pour comprendre Thermidor, il faut se placer dans une France en guerre. En 1793 et 1794, la République affronte des puissances étrangères, des insurrections intérieures, la Vendée, les fractures religieuses, les pénuries et la hantise du complot. La Convention nationale gouverne dans l’urgence. Elle concentre le pouvoir législatif et s’appuie sur des organes d’exception, dont le Comité de salut public et le Comité de sûreté générale.
Robespierre n’est pas seul. Il n’est ni roi, ni dictateur au sens institutionnel moderne. Il est un député influent, membre du Comité de salut public, appuyé par Saint-Just, Couthon et une partie de la Montagne. Mais son autorité politique est immense. Il parle au nom de la vertu, de la République, du peuple, de l’égalité. Ses adversaires, eux, l’accusent de vouloir confondre la Révolution avec sa propre personne.
La Terreur, au départ, est justifiée par ses partisans comme un régime de défense révolutionnaire. Elle vise les ennemis de l’intérieur comme ceux de l’extérieur. Mais elle change de nature à mesure qu’elle se durcit. La loi du 22 prairial an II, adoptée le 10 juin 1794, réduit les garanties accordées aux accusés devant le Tribunal révolutionnaire. Selon l’analyse historique de la Terreur par Larousse, cette loi supprime notamment la défense et l’interrogatoire préalable des accusés, ne laissant au tribunal qu’une alternative radicale : l’acquittement ou la mort.
C’est ce moment que l’on appellera ensuite la Grande Terreur. Le paradoxe est saisissant : au moment où la situation militaire s’améliore, notamment après la victoire française de Fleurus le 26 juin 1794, la logique répressive s’intensifie. La République est moins directement menacée, mais le soupçon continue d’élargir son champ. La peur ne disparaît pas avec le danger ; elle devient un mode de gouvernement.
Robespierre inquiète aussi ses propres amis. Il a contribué à éliminer les Girondins, puis les hébertistes et les dantonistes. À force de purger la Révolution au nom de sa pureté, il a réduit le cercle de ceux qui peuvent se sentir en sécurité. Dans une assemblée révolutionnaire, cela finit par compter. Le pouvoir le plus redouté n’est pas seulement celui qui frappe l’opposition ; c’est celui qui peut frapper, demain, ses soutiens d’hier.
Le 9 Thermidor : l’Assemblée reprend la main
Le 26 juillet 1794, Robespierre prononce un long discours devant la Convention. Il y dénonce des traîtres, des intrigants, des conspirateurs. Mais il ne les nomme pas clairement. Cette imprécision agit comme une menace générale. Beaucoup de députés comprennent qu’ils pourraient être les prochains visés.
Le lendemain, 27 juillet 1794, Saint-Just tente de prendre la parole. Il est interrompu. Tallien, Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et d’autres députés attaquent Robespierre. La Convention bascule. Les cris couvrent les voix. Robespierre cherche à répondre, mais ne parvient plus à imposer son autorité. L’Assemblée décrète son arrestation, ainsi que celle de Saint-Just, Couthon, Le Bas et Augustin Robespierre.
L’épisode ne s’arrête pas là. La Commune de Paris tente de sauver les robespierristes. Ils sont conduits à l’Hôtel de Ville. Mais l’insurrection attendue ne prend pas. Les sections parisiennes ne se soulèvent pas massivement. Les forces de la Convention, menées notamment par Barras, reprennent l’avantage. Robespierre est blessé à la mâchoire dans des circonstances restées discutées, puis arrêté avec ses partisans.
Le 28 juillet 1794, 10 thermidor an II, Robespierre, Saint-Just, Couthon et leurs proches sont guillotinés. Larousse résume les journées des 9 et 10 Thermidor comme la chute de Robespierre et le début de la Convention thermidorienne. Dans sa notice sur la Convention nationale, l’encyclopédie souligne que la division provoquée par les excès de la dictature robespierriste isole l’Incorruptible et permet son renversement par une coalition mêlant la Plaine et une partie de la Montagne : la Convention nationale face à Thermidor.
Mais Thermidor ne signifie pas la fin immédiate de toute violence politique. Il marque plutôt un déplacement du centre de gravité. Les anciens robespierristes sont à leur tour poursuivis. Les prisons s’ouvrent pour certains détenus, tandis que d’autres règlements de compte commencent. Le dossier historique de Larousse sur la Terreur et la Terreur blanche rappelle que la chute de Robespierre sonne l’heure des libérations, mais aussi celle des représailles.
La leçon politique est donc plus complexe qu’un récit moral opposant tyrannie et liberté. Thermidor est un moment de décompression, mais aussi une revanche. Les députés ne renversent pas Robespierre seulement par amour du pluralisme. Ils le font aussi parce qu’ils craignent pour eux-mêmes, parce qu’ils veulent reprendre la maîtrise de la machine révolutionnaire, parce que le gouvernement de la peur a fini par menacer ses propres opérateurs.
Résonance française : gouverner fort, mais jusqu’où ?
La France de 2026 n’est évidemment pas celle de 1794. Elle n’est ni en Terreur, ni sous gouvernement révolutionnaire, ni confrontée à un Tribunal révolutionnaire. Le parallèle doit donc être tenu avec prudence. Mais Thermidor éclaire un ressort durable de la vie politique française : la tension entre efficacité de l’exécutif et consentement parlementaire.
La Ve République a été conçue pour éviter l’instabilité gouvernementale chronique. Elle donne à l’exécutif des outils puissants : maîtrise de l’ordre du jour, dissolution de l’Assemblée nationale, responsabilité du gouvernement, ordonnances, procédures accélérées, article 49 alinéa 3. Ces instruments ne sont pas illégitimes en eux-mêmes. Ils sont constitutionnels. Ils visent à empêcher l’impuissance. Mais leur usage répété nourrit une question politique : à partir de quand la rationalisation du parlementarisme ressemble-t-elle, pour les oppositions et parfois pour les alliés, à une mise à distance du Parlement ?
L’article 49.3 cristallise ce débat. Il permet au gouvernement d’engager sa responsabilité sur un texte : sauf adoption d’une motion de censure, le texte est considéré comme adopté. Depuis la révision constitutionnelle de 2008, son usage est limité aux lois de finances, aux lois de financement de la Sécurité sociale et à un seul autre texte par session parlementaire, comme le rappelle Vie publique dans son dossier sur la modernisation des institutions. Le texte même de l’article 49 est consultable sur Légifrance, source officielle de la Constitution.
Depuis la dissolution de 2024, cette tension est devenue plus visible. Le 9 juin 2024, le président de la République a dissous l’Assemblée nationale, décision publiée au Journal officiel par le décret de dissolution de l’Assemblée nationale. Les législatives anticipées qui ont suivi ont produit une Assemblée sans majorité absolue stable. Le ministère de l’Intérieur indique, dans ses résultats définitifs des législatives 2024, que la majorité présidentielle a obtenu 150 sièges, loin du seuil de 289 sièges nécessaire pour contrôler seule l’Assemblée : les résultats officiels des élections législatives 2024.
La donnée institutionnelle est simple : le pouvoir exécutif français dispose d’outils forts, mais l’espace politique est fragmenté. Dans ce contexte, chaque passage en force apparent peut créer une coalition de rejet. Elle ne se forme pas toujours sur un programme commun. Elle peut réunir des forces incompatibles, simplement d’accord pour bloquer, censurer ou renverser. C’est précisément l’un des enseignements de Thermidor : les coalitions de chute naissent souvent moins d’une vision partagée que d’une inquiétude commune.
Les chiffres parlementaires récents illustrent ce climat. Dans une fiche statistique publiée en 2026, l’Assemblée nationale comptabilise, pour la XVIIe législature, 23 motions de censure et 8 engagements de responsabilité du gouvernement sur un texte au titre de l’article 49 alinéa 3 : les statistiques parlementaires de la XVIIe législature. Ces données ne disent pas que la France serait en crise révolutionnaire. Elles disent autre chose : la conflictualité institutionnelle est devenue un mode ordinaire de gouvernement.
C’est ici que le 27 juillet 1794 parle à notre présent. Robespierre tombe parce qu’il a cessé de rassurer même ceux qui partageaient, au moins en partie, son camp. Son langage du salut public, hier mobilisateur, devient menaçant. Son pouvoir, hier utile à la survie révolutionnaire, devient suspect. La mécanique est ancienne : un exécutif fort peut être accepté tant qu’il produit de la sécurité, de la clarté et un horizon. Il devient vulnérable quand il produit de l’isolement, de la défiance et la conviction que les contre-pouvoirs ne comptent plus.
La démocratie contemporaine ne se joue pas dans les mêmes formes. Elle dispose d’élections libres, d’un Conseil constitutionnel, d’un Parlement pluraliste, de médias, de juridictions indépendantes et d’une société civile organisée. Mais elle reste travaillée par une question thermidorienne : comment gouverner dans l’urgence sans transformer l’urgence en habitude ? Comment décider quand aucune majorité nette ne se dégage ? Comment éviter que les alliés d’un jour deviennent les censeurs du lendemain ?
Thermidor rappelle enfin que la légalité ne suffit pas toujours à produire la légitimité. Les outils constitutionnels peuvent être parfaitement réguliers et politiquement coûteux. Le 49.3 est légal. La dissolution est légale. La censure est légale. Mais l’équilibre démocratique dépend de la manière dont ces armes sont perçues, utilisées et contenues. En 1794, les députés ont renversé Robespierre parce qu’ils ont estimé que le salut public ne pouvait plus se confondre avec la concentration du pouvoir. Deux siècles plus tard, la France n’a pas à craindre Thermidor. Elle a seulement intérêt à s’en souvenir.



