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DéCRYPTAGES

Entrisme islamiste : pourquoi deux textes de loi concurrents laissent la République sans réponse un an après le rapport

Un rapport officiel, trois Conseils de défense, deux textes législatifs rivaux : sur l'entrisme des Frères musulmans, l'État a documenté sans trancher. Un an plus tard, aucune loi n'est promulguée. Décryptage d'un blocage très politique.

Montage éditorial montrant une balance opposant la proposition de loi du Sénat au projet de loi du gouvernement sur l’entrisme islamiste, un an après le rapport officiel.

Une association de quartier demande une subvention. Un club sportif recrute des bénévoles. Une école hors contrat ouvre ses portes. À partir de quand faut-il s’inquiéter ? Depuis mai 2025, l’État affirme savoir. Il ne dit toujours pas quoi faire.

Le point de départ est un document de 73 pages, intitulé « Les Frères musulmans et islamisme politique en France ». Rédigé par de hauts fonctionnaires, remis au ministère de l’Intérieur, il a été présenté le 21 mai 2025 en Conseil de défense et de sécurité nationale, puis rendu public. Il décrit un phénomène qui n’a rien d’un attentat : l’entrisme, c’est-à-dire une stratégie d’influence progressive dans le tissu associatif, scolaire, sportif et municipal.

Un diagnostic officiel, des chiffres discutés

Le rapport avance des ordres de grandeur précis. Il recense 139 lieux de culte liés à la mouvance, 68 autres jugés proches, 21 établissements scolaires identifiés. Il évoque environ 280 associations rattachées à cet écosystème, actives dans le cultuel, le caritatif, la jeunesse ou le financement. L’Élysée, de son côté, a mis en avant 741 établissements fermés temporairement ou définitivement depuis la loi de 2021 dite « séparatisme ».

Ces chiffres n’ont pas fait consensus. Franck Frégosi, chercheur au CNRS auditionné pour le rapport, a regretté publiquement une tonalité alarmiste et plusieurs angles morts, notamment l’absence d’analyse des autres courants de l’islam en France. À gauche, des responsables ont rappelé que le nombre de personnes réellement affiliées à la mouvance se comptait en centaines, pas en millions. À droite et à l’extrême droite, on juge au contraire le rapport trop prudent.

Un second Conseil de défense s’est tenu le 7 juillet 2025. Emmanuel Macron y a formulé un double avertissement : ne pas relativiser la menace, ne pas glisser vers l’amalgame entre islamisme et islam. Il a demandé une loi « pour la fin de l’été », applicable avant la fin 2025.

Deux textes, zéro loi

Nous sommes en juillet 2026. Aucun texte n’est promulgué. Deux véhicules législatifs coexistent, portés par deux camps qui ne se coordonnent pas.

Le premier est parlementaire. Bruno Retailleau, ancien ministre de l’Intérieur redevenu sénateur, a déposé le 16 mars 2026 une proposition de loi contre l’entrisme islamiste. Elle crée un délit d’atteinte aux principes de la République, de nouveaux motifs de dissolution administrative d’associations et une possibilité de gel des avoirs. Le Sénat l’a adoptée le 5 mai 2026 par 208 voix contre 124. Le texte a été transmis à l’Assemblée nationale dès le lendemain. Il y attend son examen.

Le second est gouvernemental. Laurent Nuñez, actuel ministre de l’Intérieur, a présenté en avril 2026 aux préfets un projet de loi sur le séparatisme et l’entrisme, aussitôt envoyé au Conseil d’État pour avis. Sa différence assumée : ne pas viser uniquement l’islamisme, mais toutes les formes d’entrisme. Lors du débat au Sénat, il s’en est remis à la sagesse de la chambre plutôt que de soutenir ou combattre le texte concurrent.

Pourquoi personne ne veut vraiment occuper le terrain

Le blocage tient d’abord à la nature du phénomène. Le terrorisme laisse des victimes, des armes, des procédures. L’entrisme, lui, avance par des actes légaux : une demande de subvention, un aménagement d’horaires, une candidature sur une liste municipale. Aucun de ces actes n’est répréhensible isolément. C’est leur accumulation et leur cohérence qui peuvent révéler une stratégie. L’accusation est donc facile, la démonstration très lente.

Le droit ajoute une contrainte. La mouvance n’est ni un parti, ni une association déclarée, ni une organisation à carte de membre. Des juristes ont souligné dès 2025 qu’une interdiction générale se heurterait à l’État de droit : on dissout une structure pour des faits, pas une idéologie diffuse. Le ministre de l’Intérieur l’a lui-même reconnu devant les députés en janvier 2026 : l’entrisme n’a aucune définition juridique.

Reste la peur électorale, et elle joue dans les deux sens. À droite, nommer le problème expose au soupçon d’aligner son diagnostic sur celui du Rassemblement national. À gauche, la dénonciation de l’islamisme est parfois assimilée à une stigmatisation des musulmans. Au centre, l’exécutif veut tenir ensemble fermeté et cohésion nationale, au risque d’un discours illisible. Chacun a donc une raison présentable de ne pas trancher.

Un espace vide, vite occupé

Cette paralysie a un bénéficiaire politique. En reprenant la main au Parlement, Bruno Retailleau occupe seul un terrain que les autres formations ont laissé libre, à moins de deux ans de la présidentielle. Ses opposants qualifient son texte de « tract politique ». Ses soutiens répondent qu’une menace documentée impose d’agir vite.

L’enjeu est aussi local. Le rapport insistait sur le risque d’un islamisme municipal, et l’Élysée voulait sensibiliser les élus avant les municipales. Une commission d’enquête de l’Assemblée nationale a pointé des proximités entre certains élus et des militants promouvant cette idéologie. Le ministre de l’Intérieur affirme, lui, que le phénomène concerne des listes de tous bords. Le désaccord porte moins sur l’existence des faits que sur leur ampleur et leur attribution partisane.

L’opinion, elle, ne semble pas attendre. Selon l’Ifop, 77 % des Français considèrent l’islamisme comme un danger pour la République, et plus de la moitié estiment que le sujet est sous-traité par le personnel politique. Ce décalage entre perception et production législative nourrit un sentiment d’impuissance publique, quel que soit le camp.

Ce qu’il faut surveiller

Trois échéances comptent désormais. L’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale du texte adopté par le Sénat, d’abord : sans créneau, il restera lettre morte. L’avis du Conseil d’État sur le projet gouvernemental, ensuite, qui dira ce qui peut tenir juridiquement. Le choix de l’exécutif, enfin, entre fusionner les deux approches ou laisser le calendrier trancher à sa place.

Le débat public sur ce déni politique a été relancé par un décryptage consacré au silence de la classe politique sur les Frères musulmans. Le vrai point aveugle n’est plus le diagnostic : il est documenté, déclassifié, porté jusqu’au Conseil de défense. Il est dans les conséquences qu’on refuse d’en tirer.

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